Interview avec Lydia JAEGER |
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L'ASEv. s'efforce de promouvoir un engagement des chrétiens dans l'action sociale. En votre qualité de professeur en institut biblique, pouvez-nous nous donner des exemples bibliques d'action sociale, d'abord dans l'Ancien Testament ? |
| Certaines stipulations de la loi de Moïse me paraissent particulièrement intéressantes sur le plan de l'action sociale, comme par exemple les dispositions prises pour éviter la pauvreté. Dans Lévitique 25, nous trouvons la prescription de l'année du jubilé : tous les 50 ans, il faut libérer les esclaves, les terres retournent à leurs propriétaires, les dettes sont annulées. En fait, c'est une action sociale très spécifique : on permet aux gens de regagner la possession des moyens de travail, on leur assure la possibilité de travailler eux-mêmes, justement pour ne pas les enfermer dans le cercle vicieux de la pauvreté. |
Y a-t-il d'autres exemples dans l'Ancien Testament ? |
| Je pense à un autre exemple qui, là, présuppose la présence des pauvres. C'est également dans le livre du Lévitique, au chapitre 19 : on demande aux propriétaires de ne pas moissonner leurs champs jusqu'au bout, mais de laisser un coin sans le moissonner, et de ne pas glaner, pour que le pauvre et l'émigré puissent venir glaner dans le champ, qu'ils puissent eux aussi trouver leur nourriture. Il y a de nouveau un accent sur la possibilité du travail pour que le pauvre, l'indigent, puisse acquérir lui-même les moyens de subvenir à ses besoins. |
Il faut toujours une porte ouverte pour celui qui pourrait être contraint à la pauvreté par les circonstances. Et alors dans le Nouveau Testament, plus près de nous ? |
| En fait, on voit dès les premiers jours de l'Eglise une aide matérielle apportée aux veuves de l'Eglise de Jérusalem. Le livre des Actes, au chapitre 6, nous parle d'une dispute à cause d'inégalités dans la distribution des biens entre les veuves d'origine juive et les veuves d'origine grecque. Une réflexion se met alors en place, et on établit une structure qui permet aux veuves de ces différentes origines de profiter de l'aide de manière équitable. |
On n'avait pas attendu que la société mette en place des aides sociales, mais c'était déjà réalisé dans l'Eglise. |
| L'Eglise chrétienne était même connue dans l'Antiquité, pour l'aide apportée aux pauvres, aux indigents. C'était une caractéristique de l'Eglise dès le départ. |
C'était un témoignage. On met souvent en avant l'exemple de Jésus-Christ. On a entendu dire par exemple qu'il fut le premier communiste. Certains soulignent son humanité, son action humanitaire. D'autres, dont beaucoup de chrétiens, ne mettent en avant que son message de paix et d'amour dans la dimension spirituelle sans se soucier de la dimension sociale. Y a-t-il un équilibre à trouver ? |
| Je récuserai la notion d'équilibre. Il me semble que ce n'est pas la bonne voie pour trouver l'articulation entre la prédication de l'Evangile et l'action sociale. Il convient plutôt de voir l'image plus large. Le salut concerne l'homme dans toutes les dimensions de son être, spirituel, psychique, affectif, corporel. Le salut concerne ces différentes dimensions, mais il comporte une dimension eschatologique : l'espérance laisse attendre l'accomplissement du salut à l'avenir. D'après le témoignage du Nouveau Testament, cela vaut en particulier pour l'aspect corporel de notre salut. On parle en termes bibliques de la rédemption de notre corps. Elle n'est pas encore réalisée. En même temps, nous sommes appelés à vivre des signes précurseurs du royaume. L'action sociale est un signe précurseur du royaume et reçoit son importance dans ce contexte. Il faut néanmoins reconnaître que des conflits sont possibles entre la dimension spirituelle du salut et le bien-être sur cette terre. Le choix devant lequel le chrétien persécuté se trouve en représente sans doute le cas extrême. L'Evangile donne alors la priorité à la dimension spirituelle et appelle à la fidélité pouvant aller jusqu'au martyre. |
Je repense au texte sur les dix lépreux. Sur ces dix, neuf ont été guéris physiquement, le dixième était entré en communion avec le Seigneur, avait suivi le Seigneur dans le chemin. |
| Le texte que vous citez est un bel exemple du caractère de signe des guérisons qu'opère Jésus. Jésus accorde de l'importance au rétablissement physique (et social) de la personne atteinte de la maladie, il s'en occupe. Mais Jésus va au-delà de la guérison corporelle ; il veut que les hommes retrouvent en même temps la relation avec Dieu. |
L'existence dans notre pays de structures sociales bien établies, sous le contrôle de l'Etat, rend-elle inutile l'engagement social des chrétiens puisque, finalement, il y en a d'autres qui le font très bien et qui sont payés pour cela ? |
| Je pense que c'est une question importante qu'il faut effectivement se poser. Il ne peut pas être notre tâche de doubler l'action de l'Etat. Je dirai même: nous sommes trop peu nombreux, comme croyants engagés, et comme protestants en particulier, pour faire simplement ce que d'autres peuvent faire à notre place et mieux que nous. Il ne peut pas non plus être notre rôle de faire moins cher le travail de l'Etat bien qu'il soit bien connu que les associations, qui travaillent souvent avec des bénévoles, réussissent à travailler à moindre coût. Tout cela à mon sens n'est pas une motivation suffisante pour le travail social. Il faut un apport spécifiquement chrétien. |
Y a-t-il des domaines spécifiques de l'action sociale où les chrétiens doivent être présents, précisément en tant que chrétiens ? |
| Je vois deux domaines où les chrétiens sont appelés à une action tout particulière. Il s'agit d'abord ce que j'appelle, à défaut d'un meilleur nom, l'action sociale de proximité. J'entends par là la réponse à apporter à la solitude, à la détresse relationnelle de ceux autour de nous. Quand je travaillais avec l'Armée du Salut, j'avais contact avec la population des SDF et j'étais frappée de voir que la détresse matérielle avait pratiquement toujours comme raison une détresse relationnelle. Dans notre pays, on ne naît que très rarement pauvre dans la rue, il y a pratiquement toujours une autre raison : c'est l'éclatement du foyer, la perte du travail, et souvent les deux ensemble, qui amènent quelqu'un dans la rue. La réponse à cette détresse ne peut pas être d'abord matérielle. Il faut prendre en compte cette dimension relationnelle, et les chrétiens ont ici une responsabilité particulière. Faire une action sociale n'est pas simplement un job pour eux : leur engagement va au-delà de ce qu'on peut attendre d'un travailleur social ordinaire. Ils doivent offrir plus de temps et une meilleure écoute - peu importe si leur action s'inscrit dans un cadre bénévole ou rémunéré. De plus, la détresse relationnelle a une composante spirituelle. A la racine, l'homme souffre de la relation perdue avec son Créateur. Et là, les chrétiens sont seuls à connaître la réponse. Je vois un deuxième domaine dans lequel les chrétiens sont appelés à l'action : là où l'éthique chrétienne s'oppose aux valeurs courantes dans notre société. Par rapport à certaines difficultés, l'Etat s'efforce effectivement de bien faire son travail, il y apporte au moins un début de réponse, en particulier en ce qui concerne la pauvreté matérielle. Mais il y a des domaines où l'éthique chrétienne nous amène à un comportement très différent du reste de la société. Je pense par exemple à la question de l'avortement : l'approche chrétienne d'une grossesse non désirée diffère de ce qui est couramment admis et pratiqué dans notre société. Les chrétiens ont ici une place tout à fait particulière pour accueillir des femmes enceintes en difficulté, leur proposer des solutions, des structures soit d'accueil temporaire, soit d'accueil permanent pour leur permettre d'accepter cette situation et de faire une place à leur enfant. Un autre exemple concerne l'accueil des handicapés, problématique qui n'est pas sans lien avec la question de l'avortement. La réponse au diagnostic du handicap, c'est bien souvent l'avortement. Je sais qu'il s'agit ici d'une question difficile, douloureuse, et je ne prétends pas apporter une réponse complète en quelques phrases. Mais je suis convaincue que l'accueil caractérise fondamentalement l'attitude des chrétiens face à l'enfant handicapé. Les chrétiens doivent se démarquer du rejet dont la personne handicapée fait de plus en plus l'objet dans notre société. Et ils sont appelés à mettre en place les structures adaptées à leur intégration et leur suivi. Mentionnons encore un autre exemple dans ce domaine : l'euthanasie. La France est moins " avancée " à ce niveau que d'autres pays occidentaux. Il y a encore un respect pour la vie humaine, même malade ou mourante. Mais peut-être d'ici quelques temps, on sera appelé à développer une réponse typiquement chrétienne d'accompagnement de la personne en fin de vie. Dernier exemple d'une question où l'éthique chrétienne s'oppose à ce qui est pratiqué couramment : la question du couple, et en particulier le divorce. Il devient de plus en plus courant de résoudre un problème conjugal par le divorce et, si nous sommes en tant que chrétiens convaincus de l'importance de la promesse d'alliance donnée à son conjoint, nous devons nous donner les moyens d'accompagner les couples en difficulté, par le conseil conjugal, les structures de médiation, etc. |
Je ne voudrais pas que nos lecteurs se méprennent sur ce que nous disons maintenant. Cela n'empêche pas d'être ouvert, d'entendre la souffrance. Le fait d'avoir des valeurs éthiques que nous défendons ne nous rend pas insensibles aux difficultés que les gens peuvent rencontrer. Qu'en pensez-vous ? |
| Je suis entièrement d'accord. C'est pour cela que j'ai insisté sur l'importance de l'action sociale par rapport à ces questions. Il ne suffit pas d'affirmer une éthique chrétienne, mais il faut mettre en œuvre des solutions qui permettent de la vivre. Nous avons parlé la femme enceinte en détresse et de l'enfant handicapé. Notre société a tendance à considérer qu'il s'agit là d'un problème individuel que la femme doit résoudre elle-même. En raisonnant ainsi, on oublie déjà qu'il y a également un homme concerné ; mais surtout on fait abstraction des responsabilités de la famille élargie, du voisinage et de la société dans son ensemble. L'Eglise peut ici avoir un apport tout à fait spécifique, et en fait permettre d'assumer certaines situations, dans le cadre de la communauté, qu'on serait tout à fait incapable de vivre seul |
Je pense que cela permet aussi de faire contrepoids à ce que les gens entendent autour d'eux, quand des femmes, par exemple, se voient très facilement conseiller l'avortement même lorsque cela heurte leur conscience. Il faut aussi qu'elles puissent se raccrocher à quelque chose. C'est valable aussi par rapport au handicap, aux personnes en fin de vie. On a là une présence à assurer, là, au moins pour pouvoir aider les gens à faire leur choix, des choix responsables en ayant tous les éclairages nécessaires.Lydia, des chrétiens peuvent travailler comme tout citoyen dans une action sociale, je dirai "laïque", neutre sur le plan confessionnel ou idéologique, mais ont-ils quelques chose de plus à apporter ? |
| Je suis convaincue que les chrétiens seuls peuvent donner une réponse à la quête spirituelle de l'homme, ou plus exactement, le chrétien seul connaît la réponse véritable à la quête spirituelle, qui est commune à tous les hommes : seule la révélation en Jésus-Christ permet de donner une réponse satisfaisante, définitive. La quête spirituelle caractérise l'homme au plus profond de son être. Nous avons tendance à l'oublier dans une société qui met souvent la religion en marge. Dans la vision biblique, l'homme est créé à l'image de Dieu, donc la relation avec Dieu définit ce qu'est l'homme. Cela a des répercussions sur l'ensemble des autres domaines de la vie humaine. Et du coup, il n'y a pas vraiment de contexte neutre. En dernière analyse, la neutralité laïque n'existe pas. En même temps, nous vivons dans une société qui se veut laïque, qui se veut neutre sur ces questions et le chrétien peut être amené à travailler dans le contexte d'associations, par exemple, qui se refusent à un engagement confessionnel. C'est ici une question difficile. Je n'ai pas de réponse toute faite à donner et j'ai peu d'expériences dans ce domaine, mais indiquons quelques pistes pour guider notre réflexion. Le chrétien doit se distinguer par le respect de la personne en face. Cela implique, même si son engagement s'inscrit dans le cadre d'une association chrétienne, qu'il ne doit pas profiter de la détresse, de la faiblesse de la personne en face pour lui imposer un message qu'elle ne voudrait pas entendre. Quand je dis respect de la personne en face, cela veut dire aussi respect des convictions différentes de ses collaborateurs, de la direction. En même temps, je suis convaincue, et des amis m'en ont témoigné, que si le chrétien est connu comme quelqu'un qui respecte l'autre, comme une personne intègre, une personne sur laquelle on peut compter, un jour ou l'autre, on lui demandera: " Pourquoi agis-tu différemment ? Quelle est la source de ce que tu es ? ". A ce moment, il y a une parole de témoignage possible, qui sera entendue, et je dirai même attendue, parce que la quête spirituelle est bien une quête universelle même si elle est parfois enfouie sous d'autres préoccupations. J'ai entendu le témoignage de personnes travaillant dans un milieu hospitalier, qui étaient confrontées quotidiennement à la maladie et à la mort : le personnel et les malades attendent une réponse spécifiquement chrétienne. |
En tant que responsable de la formation de futurs pasteurs ou missionnaires, comment croyez-vous que l'on puisse intégrer cette dimension de l'action sociale dans la formation des futurs responsables de l'Eglise ? |
| Ma première réaction serait: " Faisons déjà bien ce qui est notre vocation propre. " Un institut biblique, une faculté de théologie n'ont pas pour vocation de former des travailleurs sociaux. Ce n'est pas notre rôle et, si nous essayions de le faire, nous le ferions très mal. Il ne faut pas donner à nos étudiants l'illusion qu'ils auraient les mêmes compétences que quelqu'un formé en tant que travailleur social, éducateur, ou infirmier. Donc soyons fidèles à notre première vocation, c'est-à-dire enseignons la Bible. On y trouve des exemples d'action sociale, donc, si nous enseignons vraiment le contenu de la Bible, on parlera forcément de l'action sociale. Assurons également un bon enseignement de la doctrine chrétienne, et je pense en particulier à la doctrine de la création. Qu'est-ce que nous confessons quand nous affirmons que Dieu a créé le monde, qu'Il a créé l'homme dans toutes les dimensions de son être ? Et enseignons l'éthique, parce que l'éthique doit guider nos choix, nos engagements. Ensuite, surtout en institut biblique, nous tenons énormément à la dimension communautaire de la formation. La vie communautaire est un laboratoire pour apprendre à cultiver des relations stables. Cela peut déjà aider nos étudiants à ne pas tomber eux-mêmes dans certaines difficultés, et ensuite à être en mesure d'aider d'autres personnes à développer ces mêmes relations stables. Enfin, il faudrait pousser nos étudiants à avoir des yeux ouverts sur la société, à ne pas vivre en ghetto chrétien, et par là même, ils deviendront conscients de la souffrance d'autrui. Et bien sûr, il y a l'aspect de la présentation des ministères spécialisés, pour leur montrer différentes voies d'engagement possibles après l'institut. |
Vous avez eu la gentillesse de répondre à mes questions sur l'action sociale, vous qui n'êtes pas spécialiste de l'action sociale, mais plutôt de la théologie. Puisque l'occasion vous en est donnée dans le cadre de cet article, auriez-vous un souci, un besoin particulier, une information concernant l'institut biblique de Nogent, que vous aimeriez partager avec nos lecteurs ? |
| Je vous remercie de m'en donner l'occasion. Je voudrais évoquer d'abord le souci de ce qu'on peut nommer sans dramatiser la crise de la vocation. A l'Institut Biblique de Nogent, nous nous réjouissons d'une bonne rentrée (automne 2001) à la fois en nombre et en qualité, mais ce n'est pas le cas de tous les lieux de formation théologique. De toute manière, la situation reste précaire d'année en année. En même temps, quand je circule un peu dans les Eglises, et quand je suis en contact avec les responsables d'unions d'Eglises, on entend qu'il y a des besoins à la fois pour le corps pastoral, mais aussi pour les métiers du social. Il s'agit là d'un effort toujours à renouveler : amener des jeunes à réfléchir sur la vocation, sur la consécration au service de Dieu sous ses différentes formes. Jésus lui-même nous a encouragé à prier Dieu justement pour ces vocations (Matthieu 9:37-38). Je conclurai sur une information : nous lançons cette année (2001) le département de missiologie urbaine qui se veut un lieu de réflexion pour les responsables d'Eglises en milieu urbain parce que nous constatons que bien souvent nous sommes restés assez ruraux dans nos manières de fonctionner, de raisonner, de concevoir la vie d'Eglise. Nous souhaitons donner une plate-forme aux responsables d'Eglises qui sont sensibles à l'importance de l'implantation des Eglises en milieu urbain ; leur offrir la possibilité de se retrouver, de réfléchir ensemble autour des thèmes qui sont particulièrement pertinents pour un travail dans les grandes villes. |
C'est une des devise, je crois, de l'institut: "l'institut dans la ville" ? |
| Tout à fait ! L'initiative se situe dans la prolongation de cette préoccupation. |
Nos lecteurs auront entendu votre appel pour que des gens s'engagent dans le service sous une forme ou une autre et merci pour l'information sur ce nouveau département qui s'ouvre sur la théologie urbaine. Lydia, je vous remercie de votre participation. |
| (Propos recueillis par Roger EYKERMAN, président de l'ASEv) |
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