BURN-OUT |
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| "Quand il me faudrait mourir avec toi, je ne te renierai pas !" Pierre le fier, Pierre l'emporté, scandalisé par les propos de Jésus qui annonce sa prochaine arrestation, se défend farouchement de jamais abandonner son Seigneur. "Que celui qui croit être debout prenne garde de tomber !" C'est par ces propos que l'apôtre Paul encourageait les chrétiens de Corinthe à veiller sur eux-mêmes… Peut-être trouverez-vous incroyable, voire incorrect et choquant, que plus d'une centaine de travailleurs sociaux chrétiens aient osé aborder ce thème, celui du découragement, qu'ils aient gâché de précieuses heures sur les collines du Rimlishof pour se triturer les méninges alors qu'il y a tant à faire sur cette terre plutôt que de se perdre en élucubrations absurdes… C'est vrai qu'il fallait "oser", oser en parler, oser s'écouter, oser entendre ce que les orateurs invités à l'occasion avaient à dire aux congressistes de L'ASEv ! Tâches répétitives, routine, solitude, mais aussi difficultés, obstacles, culpabilité, et pourquoi pas manque de foi (en Dieu) et manque de foie, c'est à dire de courage – on dit parfois manque d'estomac – en tous cas, dès le départ Roger Eykerman, Président de L'ASEv, dresse le tableau : "les travailleurs sociaux ne sont pas épargnés par ce mal, et cela vaut bien la peine d'en parler. En effet, se reconnaître sujet au découragement, c'est la première étape qui permettra d'avancer". Richard Laffiché, alors en formation d'éducateur spécialisé, déjà confronté à la monotonie de la répétition de l'acte éducatif auprès des personnes handicapées mentales dont il avait la charge, frustré de son impuissance devant les difficultés rencontrées ou exprimées par ses protégés, galérant dans un décodage sans cesse à réviser de leur langage non verbal, sous tension quotidienne, dans la prise de risques trop régulière, notre Richard déjà avait osé choisir ce sujet comme thème de son mémoire de fin d'études. Et Richard de nous témoigner combien le jury semblait mal à l'aise devant ce "jeunot", ce débutant qui osait traiter d'un sujet que la décence professionnelle réserve normalement aux vieux routiers épuisés d'avoir tant donné, ou aux personnes fragilisées ou de terrain fragile qui, de fait, n'ont rien à faire dans les professions sociales, n'est-ce pas ! C'est un Docteur, un médecin, qui va dans un premier temps venir à notre chevet pour nous expliquer ce qui nous arrive, ou nous arrivera, si nous continuons à nous épuiser ainsi au service du prochain. Pierre Unger, médecin psychiatre, va nous parler du "secouriste impuissant et de la victime engagée…" Tout un programme ! Le burn-out, c'est à dire l'extinction de la flamme, ou l'extinction des feux…, c'est le terme qui se traduit, au mieux, par "l'épuisement professionnel". On a trop pressé le citron, on a trop utilisé la machine, on a abusé, trop consommé, tout est complètement usé, c'est l'affaiblissement extrême. Et quand la machine n'en peut plus, elle ne nous permet plus de discerner avec objectivité, elle noircit tous les tableaux, on broie du noir, on est découragé, toute l'énergie s'en est allée, il n'y a plus de goût à quoi que ce soit. L'individu en perte de courage n'a plus la capacité à affronter les circonstances, les difficultés, le danger, la souffrance, il n'a même plus la volonté de s'imposer un effort. Il est vide et vidé, il n'en peut plus, il est las, saturé, il en a ras le bol, il est rassasié jusqu'au dégoût, excédé, détérioré. Déjà à cette étape du diagnostic, on peut se demander pourquoi L'ASEv a fait appel à un médecin, fut-il psychiatre, pour venir se recueillir devant notre dépouille. Au point où nous en sommes, un prêtre ou un pasteur n'aurait-il pas été préférable pour nous assister dans nos derniers instants ? "Je ne sais plus ce que je vaux, je suis nulle", dit la jeune orthophoniste en consultation chez le Docteur Unger. "Mais que pratiquez-vous comme loisirs" lui demande notre médecin ? "Rien, je suis trop fatiguée", lui répond la patiente ! Et Pierre Unger de se servir d'exemples pour nous expliquer à quel point le burn-out est un processus insidieux dont il faut se méfier au plus haut point, tant il est imperceptible, et dangereux dans l'exercice professionnel. Et nous voilà partis dans un bref détour historique avec Herbert Freudenberger qui parle d'effondrement psychique et physique, de baisse inexpliquée de la motivation des personnes en situation d'aide, avec Christina Maslach qui évoque l'extinction de la flamme, du feu qui se tarit, puis de la Française Elisabeth Zucman qui parle dès 1982 d'épuisement professionnel. Mais le Docteur de nous rassurer : le burn-out, ce n'est pas une maladie ! C’est un état d’épuisement physique, émotionnel et spirituel qui s’installe progressivement et qui "vide" la personne de l’intérieur en provoquant un dessèchement de toute la personnalité. Il provient en premier lieu d’une surcharge chronique de travail et d’une grande tension émotionnelle. Une mauvaise maîtrise du stress le favorise. La frustration et le manque de reconnaissance pour l’effort fourni accentuent le phénomène qui atteint surtout ceux qui s’engagent dans leur carrière (ou ministère) d’une manière idéaliste. Peu à peu l’engagement professionnel d’une personne épuisée diminue, sa disponibilité se transforme en attitude négative, sa manière d’aborder autrui change aussi. Son travail ne lui apporte plus de satisfaction et progressivement la lassitude pouvant conduire à la dépression s’installe ! Les personnes travaillant dans les professions sociales – enseignants – éducateurs – personnel médical – prêtres et pasteurs – sont les plus exposés au phénomène du burn-out. Pierre Unger va ensuite nous entraîner dans un cours de mécanique. Pour avancer, nous avons besoin d'énergie. Or cette énergie a besoin d'être renouvelée, les batteries ont besoin d'être rechargées, faute de quoi le moteur restera fonctionnel mais inefficace. Il y a quelques années, je revenais de l'Institut biblique de Nogent où j'avais donné un cours du soir de L'ASEv quand un vilain voyant rouge s'est allumé sur le tableau de bord de ma vieille voiture. Il était tard, j'étais claqué après une longue journée, et de plus j'étais sur l'autoroute A 36. Zut, que se passe-t-il ? A 11 heures du soir, pourquoi ce fichu voyant s'allume-t-il ? Et sur l'autoroute en plus ! Allez, j'essaie d'atteindre la prochaine sortie… J'ai forcé, et le moteur a forcé, il a serré, j'ai coulé une bielle. Non seulement j'ai bien dû faire appel à une dépanneuse, au tarif de nuit, sur autoroute – et quand on a un salaire de secrétaire général de L'ASEv, cela fait mal un dépannage de plus de 1.000 F., mais en plus mon moteur était cette fois bien cuit, je l'avais grillé, et je ne pouvais m'en prendre qu'à moi-même. Que faisons-nous de tous les petits voyants rouges qui s'allument au tableau de bord de notre vie ? En bon médecin, Pierre Unger nous parle de guérison. Nous ne sommes pas seulement "moteur", mais aussi "sensibilité, mémoire, expériences, vécu…" Faut-il simplement guérir, quand on est atteint de "burn-out aigu", guérir, c'est à dire revenir à l'état antérieur, ou ne vaudrait-il mieux pas changer, et changer de mentalité ? Avec ma voiture, j'aurais bien aimé revenir à l'état antérieur, mais le moteur n'a jamais plus rien voulu savoir, et j'en ai été quitte pour un échange standard, pour un changement de moteur, de mentalité, et un changement de conduite… Le burn-out est une expérience personnelle, individuelle, au niveau psychologique dans un premier temps, qui englobe opinions, sentiments, motivations et attentes. C'est une expérience négative qui engendre un stress sévère et prolongé, des désagréments, des disfonctionnements bien négatifs. Pourquoi se croire toujours obligé de répondre "présent", d'être toujours disponible ? Nous avons des voyants rouges sur notre planche de bord, mais savons-nous les repérer, les décoder ? La fatigue tout simplement, l'hyperactivité, la soif d'absolu, l'impression de manque de temps, le reniement des besoins personnels, le refoulement des échecs et des déceptions, la restriction des contacts sociaux aux seuls "clients" de nos structures… Tout cela devrait nous mettre la puce à l'oreille et nous alerter. Car après cette phase de surinvestissement succède une période nouvelle de réduction de l'engagement. Avec ceux dont nous nous occupons tout d'abord, nos fameux "clients". C'est d'abord l'entrée progressive dans la désillusion, la perte de sentiments positifs, la distanciation accrue, puis l'évitement des contacts, le glissement vers une simple surveillance, une déshumanisation des actes, le recours au jargon professionnel… On devient froid, on ne s'identifie plus à l'autre ! Notre travail pour sa part nous apporte déceptions, désillusions, aversion, répugnance, dégoût. C'est la fuite dans l'imaginaire, on prend des pauses à rallonge, toute l'énergie se focalise sur le sacro-saint week-end refuge, qui se conclut par la crise de la reprise qui nous gâche même le dimanche après-midi ! C'est aussi la recherche de satisfactions matérielles, comme s'il y avait une revanche à prendre sur ce fichu travail qui nous "bouffe" la vie. L'idéal du départ est bien loin, on ne se concentre plus que sur ses attentes personnelles. On ne se sent pas reconnu, on est convaincu d'être exploité. Cela engendre des difficultés relationnelles avec les collègues, avec nos proches. C'est l'entrée dans la phase agressive – dépressive. C'est la faute des autres, on leur en veut, mais en même temps on se sent coupable, on se néglige, c'est l'auto-apitoiement, l'angoisse, la variation brutale de l'humeur… Et ce n'est pas fini ! Ensuite vient la phase de la détérioration : la mémoire se met à défaillir, la concentration s'amenuise, c'est l'entrée dans la désorganisation, dans l'incapacité à prendre des décisions. Il y a longtemps qu'il n'y a plus de motivation, la pensée se rigidifie, on "entre dans la résistance". A ce stade, tout est appauvri, la vie sociale, la vie spirituelle, la vie intérieure. Dans le management, tout est faussé : les besoins dévient du désir vers la contrainte de performance, on s'auto-élève la barre, on augmente l'effort, l'implication est renforcée, on se retient de déléguer, on suspend tout désir de détente comme si on n'en avait plus besoin, on consomme tabac, alcool, café, on s'engage dans un parcours d'actes manqués parsemés d'oublis, de confusions… Le sens des valeurs se modifie, les buts sont dévalorisés, les priorités retardées… Le sujet devient cynique, agressif, impatient, intolérant. Puis le retrait devient définitif, l'environnement est vécu comme hostile, c'est l'errance relationnelle, sociale, la désespérance, le retrait, l'envie de disparaître. Et toute aide va être vécue comme une agression. Nous sommes au bord de la paranoïa, de la dépersonnalisation. La personne est comme un robot, c'est le vide intérieur, la panique, la phobie, la fuite en avant. Vont alors apparaître des troubles psychosomatiques, avec une baisse des défenses immunitaires, des troubles du sommeil, une incapacité à se détendre, des palpitations, des maux de dos parce qu'on en a vraiment "plein le dos". C'est le désespoir, la consommation démesurée, le désespoir existentiel, l'intention d'en finir, l'idée du suicide. La dépression domine la sensibilité. Nous avons assisté ici au processus de l'épuisement total, par extinction, épuisement intellectuel, physique, et émotionnel. Une intervention professionnelle est indispensable, il faut réanimer le sujet ! Heureusement que le Docteur Unger est toujours à notre chevet, car vraiment il y aurait de quoi s'alarmer vu l'état dans lequel ce fichu burn-out nous a mis ! Qu'allons-nous devenir ? Au fur et à mesure de l'exposé de Pierre Unger, je repensais aux phases de la chute sociale telles que décrites par le professeur Vexliard dans son livre "le clochard" ou par Christian Chasseriaud dans "le concept d'exclusion". Eux aussi parlent de cet enchaînement qui peut conduire un homme ou une femme sain de corps et d'esprit aux portes de l'enfer. Eux évoquent tout d'abord la phase de l'agression qui, subite ou insidieuse, nous déstabilise et peut nous entraîner, faute de réaction ou secours rapides, vers la deuxième phase, celle de la régression. On se lasse de se battre, la frustration dure et fait souffrir, il devient déjà dur de se battre, de lutter. Puis c'est le temps du décrochage, "à quoi bon !" C'est comme si seule une rupture avec le passé pouvait rendre la crise supportable. Et enfin, la résignation : l'individu a maintenant totalement basculé dans un monde nouveau, il ne demande plus rien, c'est le "suicide social". Il est tard déjà, mais l'auditoire est pendu aux lèvres du Docteur Unger. Quelles sont donc les causes de ce phénomène dramatique ? Elles sont de deux ordres, précise notre orateur : C'est tout d'abord ce qui touche à la personnalité du sujet. Sommes-nous tous égaux devant la vie ? Non ! Il y a des plus forts et des plus faibles. Il y a ceux qui sont porteurs, souvent à leur insu, de blessures antérieures qui vont être réactivées par la pression des circonstances. Il y a aussi des moments de la vie où nous sommes plus résistants aux agressions, et d'autres où nous sommes très fragilisés. Et puis il y a toujours une divergence entre les attentes de la personne aidante, et la réalité des attitudes de l'aidé, un décalage entre l'idéal de l'aidant et la réalité de l'aidé. Plus l'idéal sera élevé, plus les risques de déception seront courus. Une méprise de l'enseignement évangélique, avec ses notions de "service" de l'autre, de port de sa croix, d'obéissance, de recherche de la perfection, est cause de bien des souffrances. "On veut bien faire et on fait mal, et on se fait mal !" Ce sont aussi les causes psychosociales. Nous vivons dans un contexte de vitesse, le temps est compté et exerce constamment sa pression sur nous, il leur faut tout et tout de suite, il est nécessaire d'être toujours plus efficace, d'en faire toujours plus. Les rôles et les fonctions sont intervertis, confondus, et cela dégénère en conflits. Le stress est toujours omniprésent. Il exerce une très lourde charge émotionnelle. Le risque exerce également sa pression. Quant aux échecs, quand ils se répètent, ils vont agresser le moral du sujet, et le conduire sur le chemin de la frustration, puis du rejet de la tâche, de la rupture avec le groupe social… Alors, que faire ? Mieux vaut prévenir que guérir, dit le dicton. Pour cela, ne pas se tuer, au travail ou ailleurs, apprendre à identifier ses besoins, ses désirs, et ne pas renoncer à soi-même. Aime ton prochain, oui, mais aime ton prochain comme toi-même ! "Que servirait-il à un homme de gagner tout le monde, s'il perdait son âme ?" C'est aussi apprendre à connaître et à cultiver ses hobbies. Nous avons le droit de penser à nous, de nous accorder des vacances, de rêver. Nous avons le droit d'être heureux. Il faudra peut-être rencontrer un thérapeute, être mis au repos, prendre le temps de réparer la machine… Plus on attend, plus ce sera difficile. "Le temps est compté, et le temps ne compte pas !" Le meilleur service que nous pouvons rendre à quelqu'un engagé dans ce processus de burn-out, c'est de l'aider à recaler, à réajuster l'idéal de réalité sur la réalité idéale. Un soignant qui exerce dans un service de long séjour n'empêchera pas la personne âgée de mourir. Le mourrant mourra, la réalité idéale est qu'il meurt de façon idéale. Il serait aussi important de faire un état des lieux dès avant de commencer à s'engager dans le travail, qui plus est dans le travail social, souligne le consultant Norbert Audéoud. Il serait sage de vérifier que le terrain sur lequel nous envisageons de bâtir ne présente pas de micro-fissures. La moindre micro-fissure peut entraîner l'effondrement de tout l'édifice. De même, veillons à l'équilibre écologique de nos vies. Toute la nature tient tant que son équilibre est respecté. Nos vies ont aussi besoin de cet équilibre. Enfin, nos vies ont besoin d'ancrage, d'ancrage relationnel en Dieu. Pour cela, prenons le temps du silence à l'extérieur comme à l'intérieur afin de laisser le Saint Esprit nous radiographier et nous rétablir. Apprenons à pratiquer l'oraison. Acceptons également l'évaluation. Il est impossible de naviguer à vue, nous avons besoin de vérifier régulièrement que nous sommes dans le "bon sens". Et sachant nous entourer d'un réseau de vie, d'un Paul comme challenger, d'un Luc toujours à nos côtés, d'un Barnabas qui sera en mesure de tout nous dire et à qui nous pourrons tout dire, d'un ou de plusieurs Timothée(s) à qui nous pourrons transmettre. Nous sommes des êtres de relation. Dieu nous demande de répondre aux besoins pour lesquels il nous a donné les compétences. Les autres besoins, Dieu les a réservés à quelqu'un d'autre. Nous ne sommes pas tout-puissants, encore moins le tout-puissant, même si la tentation nous poursuit depuis la Chute ! Savez-vous que vous pouvez servir l'Eglise sans servir Christ, nous dit d'emblée le pasteur Maurice Ray ? Pendant des années, notre orateur "marchait" à la vapeur dans le train de la foi chrétienne, c'est à dire que sa progression dépendait de la peine qu'il se donnait pour alimenter la chaudière de la locomotive. Il vivait de ses propres forces tout en croyant en Dieu. Ce fut l'épuisement, l'échec, la crise, qui l'ont conduit à une rencontre personnelle avec son divin Constructeur qui lui a proposé une autre source d'énergie, c'est à dire Lui, Père, Fils et Saint Esprit. Depuis Maurice Ray circule en train électrique. Il avance avec les fruits du Saint Esprit. Cela change la donne ! Quand une personne peine sur sa locomotive à vapeur, il faut prendre le temps de l'écouter, car se mettre à l'écoute du découragement de l'autre permet d'en discerner les causes. Cela peut être une mauvaise interprétation des circonstances du fait de notre propension à la négativité, de circonstances qui nous apparaissent au-dessus de nos possibilités. Nous pouvons aussi faire preuve d'ambitions démesurées, de "championnite". Nous devons aussi veiller à l'esprit de comparaison, le plus mauvais esprit naturel en nous, qui nous jouera bien des tours, car alors nous tirons vers l'orgueil ou au contraire vers le complexe d'infériorité. L'impatience est également un écueil ; notre Dieu est éternel, il a le temps. Gare au perfectionnisme ! C'est Christ qui est la perfection, c'est Christ dans ma vie qui me rend pur, qui me sanctifie. Cela peut être aussi lié à nos relations avec les autres. Contentez-vous d'être le bon grain, nous exhorte Maurice Ray ! Laissez aux anges le soin d'aller arracher l'ivraie dans les champs des autres. Ce qui est vraiment important, ce n'est pas ce qu'on fait, mais ce qu'on est. La Bible évoque également la notion d'épreuve. "C'est là ce qui fait votre foi, quoique maintenant, puisqu'il le faut, vous soyez attristés pour un peu de temps par diverses épreuves, afin que l'épreuve de votre foi, plus précieuse que l'or périssable, ait pour résultat la louange, la gloire et l'honneur, lorsque Jésus-Christ apparaîtra ". Il n'y a donc pas lieu de se laisser décourager par les épreuves. Il en est de même pour les échecs. Mon histoire de vie peut avoir endommagé mon identité. Nous ne choisissons rien à notre naissance, et pouvons avoir besoin d'une guérison de notre identité. Pour cela, nous avons besoin de l'aide des autres, car c'est l'autre qui va me révéler mon identité et les troubles ou disfonctionnements de mon identité. Nous devons apprendre ou réapprendre à s'aimer soi-même. Mais pour cela il faut que je découvre ma véritable identité. Il nous faut être le roseau comme le chêne de la fable de Jean de La Fontaine. Roseau tout d'abord, parce que nous avons besoin de souplesse pour croître. Mais chêne aussi parce que nous devons ensuite devenir solides dans la vie, enracinés. Georges Michel, pour sa part, dans son atelier sur l'usure professionnelle, nous propose plusieurs pistes. En premier lieu, nourrir notre vie intérieure, en prenant le temps de la réflexion et de l'analyse sur la journée écoulée, en vue de repérer ce qui fut bon ou mauvais. C'est une bonne thérapie pour ne pas s'enfermer dans des règles et pour s'auto-évaluer. De toute façon, la seule personne de qui je puisse obtenir un changement, c'est moi-même. Plutôt que de définir ce que je devrais faire pour réussir, ce qui m'entraîne toujours dans une course éperdue en avant, pourquoi ne pas réfléchir sur ce que je ne devrais pas faire ? Etre cohérent est également une valeur forte contre l'usure professionnelle. Faire ce que l'on dit, expliquer ce que l'on projette, demander quand on ne comprend pas, oser déléguer et ne pas tout verrouiller. Absent excusé, Patrick Guiborat, trésorier de L'ASEv, interpelle l'assemblée générale dans son rapport financier. "Les charges 2003 pourraient dégager un excédent d'environ 4.000 euros, mais laisserait un Secrétaire Général totalement épuisé face à l'immense tâche qu'il accomplit…" C'est toute la pression qu'exerce la gestion en général, et celle de finances délicates en particulier. Il est souvent possible de "faire des économies", mais cette épargne s'exerce presque toujours "sur le dos" de quelqu'un, et ici en l'occurrence sur celui du seul salarié de l'association. Si je fais des choix pour mon budget personnel et renonce à certains projets, je suis acteur et décideur. Si mon choix est au détriment de quelqu'un d'autre, je fais de lui une victime que je sacrifie sur l'autel de l'économie, de mon égoïsme, de mon avarice. En nous prévenant du risque d'épuisement de notre Secrétaire Général, le trésorier ne nous questionne-t-il pas sur notre vision, notre projet, nos objectifs, et les moyens que nous envisageons de mettre en face des besoins constatés. Combien de fois dans l'histoire humaine des chantiers, des projets, sont-ils restés inachevés, ou ont-ils conduit leurs acteurs à l'épuisement total. Intéressant aussi de relever le questionnement de notre conseil d'administration quand il est question du "recrutement d'une personne chargée d'un travail administratif qui déchargera le SG dans ce domaine et lui permettra de survivre à l'énorme pression qu'il connaît". C'est toute la question de la surcharge de travail, de la pressurisation de certains croulant sous le poids des responsabilités, des sollicitations, qui est évoqué ici. Si la répartition des richesses est mal dispensée sur notre planète, faut-il que celle du travail ait aussi ses victimes ? Oui, il y a des découragements légitimes. C'est celui qui ne voit pas s'appliquer les propos mêmes du Seigneur Jésus quand il disait que "l'ouvrier mérite son salaire " et qui "mange de la viande enragée" parce qu'il n'a pas les moyens nécessaires pour assumer la tâche qui lui a été confiée. L'histoire chrétienne, et peut-être évangélique en particulier, est entachée de circonstances malheureuses et de désespoirs. Comme si le service de Dieu se devait d'être un parcours du combattant. C'est aussi le découragement de celui qui est écrasé sous le travail que ses pairs lui mettent sur le dos, épuisé avant d'avoir commencé à travailler tant il y en a, et qui ne sait même pas par quel bout commencer. Si la Bible dit que "Dieu est fidèle et il ne permettra pas non plus à l'avenir que l'épreuve dépasse vos forces " je me demande si nous prenons toujours en considération les forces de l'autre avant de lui confier le travail. Victor Dos Santos, Directeur général du Domaine Emmanuel, souligne, pour sa part, à quel point la représentation des priorités dans nos vies peut être faussée par une conception inappropriée du serviteur modèle de Dieu, qui mettrait bien sûr Dieu en premier, puis l'église, avant sa famille, puis enfin son travail. Et où suis-je dans ce schéma ? "Et moi, et moi, et moi ?" disait la chanson ! Le découragement peut provenir d'un "simple" oubli de moi. Mais est-ce un choix délibéré de ma part, ou un acte d'abnégation qui pourrait me conduire à mon auto-négation ? Suggérer à l'autre qu'il ne doit pas penser à lui, qu'il doit s'oublier quand il s'engage, quand il sert, c'est lui demander de ne plus être sujet, et de devenir objet. Dès cet instant, l'entreprise est compromise. Si je ne suis pas sujet de ma vie, mais un simple objet, je deviens alors passif, victime. Jamais je ne serai le leader de cette vie qui n'est de fait pas la mienne, mais celle de Dieu qui s'impose à moi, de l'église qui décide pour moi, de ma famille qui vit à mes crochets, que mon travail qui m'exploite… Il ne peut en être autrement, car je suis objet ! La seule thérapie à cette profonde et injuste souffrance, c'est de rétablir la personne dans son identité d'acteur de sa vie. Et tant pis s'il ne va pas dans la même église que moi ! "Aime ton prochain comme toi-même", avons-nous lu tout à l'heure. "Celui qui acquiert du sens aime son âme" nous précise Proverbes 19, 8. Le bon sens, c'est de s'aimer soi-même, c'est d'aimer son être intérieur, son âme. "Nul ne peut donner plus que ce qu'il a" écrit l'apôtre Paul aux Corinthiens (II Corinthiens 8, 12). Il me faut accepter mes limites, je ne peux donner plus que ce dont je dispose. Un autre aspect qui me semble être facteur de désespoir, c'est la poussée dans nos limites. Nous avons tous des qualités, des dons, des potentialités, mais aussi des limites à nos compétentes. Avez-vous déjà entendu parler du "principe de Peter" ? (Laurence J. Peter - né dans les années 20 à Vancouver (Canada) - Université de Washington - se spécialise dans la psychologie et l'orientation). Peter a mis en évidence que nous avons tous une gamme de compétence, jusqu'à un certain seuil, le seuil de nos compétences, c'est à dire là où débute notre incompétence :" Chaque employé tend à s'élever à son niveau d'incompétence". " Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s'élever à son niveau d'incompétence". "Avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d'en assumer la responsabilité". Nous sommes tous compétents jusqu'à un certain seuil, au-delà duquel débute notre incompétence. Dans le management, je dois veiller au cahier des charges que je remets à mes équipiers. Il ne peut dépasser les compétences exigibles pour le poste, et mes exigences n'ont pas à dépasser le seuil de leurs compétences, faute de quoi je les acculerais bien entendu à l'échec, et au découragement. Selon Victor Dos Santos, trois facteurs motivent le travailleur. C'est le salaire, la carrière et la reconnaissance sociale. Il y a bien sûr ceux qui ne travaillent que pour le salaire, qui se résignent à la tâche que par obligation de gagner leur croûte. Ceux qui privilégient la carrière peuvent aussi chercher la satisfaction d'une ambition, quoiqu'il y ait des ambitions nobles quand elles sont désintéressées, comme celle de servir Dieu et son prochain. La reconnaissance sociale est en soi une aspiration bien légitime. Plus tôt Maurice Ray nous rappelait que c'est le regard et la parole de l'autre qui nous révèlent notre identité. L'absence de miroir, de retours, peut nuire à notre épanouissement dans le travail. Quelqu'un de constamment dévalorisé dans son emploi peut en effet se décourager et en arriver à l'épuisement. Combien de mères de famille ont été rabaissées au rang d'êtres inférieurs, de sous-fifres, elles qui pourtant assumaient le plus beau des métiers, celui d'éducatrice de leur progéniture, des futurs hommes et femmes ! S'il était fait allusion hier à la loi française du 2 janvier 2002 rénovant l'action sociale et médico-sociale, je veux, en rapport avec le thème de notre congrès, en relever ce qui me semble être un de ses atouts majeurs. C'est l'obligation, pour chaque établissement ou service, de définir son projet institutionnel. Or, décliner un projet, c'est cibler le public destinataire de l'action envisagée, c'est repérer ses besoins et en déduire des objectifs, mais c'est aussi décliner des moyens, humains et matériels, avant de définir la stratégie d'action et les outils d'évaluation. Or, rien ne se fera sans les moyens humains. Et moi tout seul je ne peux rien faire ! Les moyens humains, ce sont toutes les "ouvrières" et tous les "ouvriers" dont nous nous entourons et à qui nous confions la réalisation des actions définies dans notre projet. Dans ses paraboles, Jésus a souvent mis en scène des ouvriers. Je propose de conclure avec la parabole des ouvriers de la dernière heure . Le maître de maison loue des ouvriers pour sa vigne. Il convient avec eux d'un salaire, et les envoie à la tâche. A la fin de la journée, il va rétribuer chacun selon ce qu'il lui aura promis, même si l'esprit de comparaison va en faire rouspéter certains. Le maître ne prolonge pas la journée de travail pour ceux qui ont pris le train en marche, il ne les paie pas moins que ce qu'il leur avait annoncé. Par contre, les premiers auraient espéré recevoir plus. Pourquoi ? Ils n'ont pas travaillé plus que ce qui avait été convenu au départ ! C'est l'esprit de comparaison qui les a saisis. Et le maître va clore l'incident par ces propos : Mon ami, je ne te fais pas tort ; n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier ? Ainsi donc, ce qui nous appartient, c'est de ne pas faire de tort à l'autre, c'est d'être à son écoute, c'est de pratiquer la justice. Le reste lui revient. Il est acteur de sa vie ! Notes: 1 Matthieu 26, 35 2 1 Corinthiens 10, 12 3 Matthieu 19, 19 4 Mathieu 16, 26 5 1 Pierre 1, 6-7 6 Luc 10, 7 7 1 Corinthiens 10, 13 8 Mathieu 20, 1 - 16 9 Verset 13 |
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