Le non savoir source de compétences !? |
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| Nous connaissons bien ce chant. Dans son alternance de "Je ne sais pas" et de "je sais", il nous invite à distinguer "croire que l'on sait", source de tous les fanatismes et de certitudes déplacées, et savoir que l'on croit, forme d'humilité. L'humilité est à la fois lucidité et condition de la croissance, d'une marche progressive vers la maturité. Alors que celui qui croit savoir ne cherche pas, plein d'une suffisance qui ne suffit pas, celui qui, tel Socrate, sait qu'il ne sait pas, ressent le besoin de savoir et se met en chemin, en quête de la vérité. Et si finalement nous considérions avec un peu d'humour que le non savoir était une source de compétences? Bien sûr, l’ignorance a quelques lacunes. Sans le savoir, nous n’aurions pas la technologie, les moyens de transport modernes, les outils médiatiques… nous n’aurions pas non plus la médecine, la possibilité de vivre plus vieux en meilleure santé. Depuis la découverte du feu (au moins) jusqu’à aujourd’hui, l’homme a toujours été curieux, par plaisir ou par nécessité. Le savoir et sa vulgarisation nous ont enrichi de façon inestimable. Réjouissons nous donc du fait que ceux qui savent continuent à savoir plus… et cela pour le plus grand bien de tous. Mais notons cette définition que Louis Leprince-Ringuet, lui-même éminent savant, donnait de ses pairs : Un savant, c’est quelqu’un dont l’ignorance a quelques lacunes ! C’est avec malice qu’il nous indique que le savoir n’est qu’une petite lacune dans l’immensité de l’ignorance… même pour un savant. Ceci nous invite tout naturellement à la modestie. Mais, paradoxalement, cette immensité d’ignorance contient un élément plutôt inattendu et relativement inexploré : c’est l’aptitude à ne pas savoir ! Il semble naturel de constater que l’ignorance soit encore immense. Ce qui est surprenant, c’est que l’une des zones les plus rebelles au savoir soit justement l’aptitude à ne pas savoir. Nous mesurons mal son importance car celle-ci semble négligeable. A quoi bon être capable de ne pas savoir dans ce monde de connaissances et de technologie ? Au moins pour apprendre, pour découvrir de nouvelles choses, l’esprit doit d’abord admettre qu’il n’est pas plein ! Celui qui pense tout savoir ne dispose plus d’aucune place dans son esprit pour une pensée nouvelle. Alors il ne peut plus rien apprendre, il se sclérose et stoppe son évolution. Sans l’aptitude à ne pas savoir, nous sommes atteints de cécité intellectuelle et spirituelle. Nous sommes amenés à deviner le monde qui nous entoure exclusivement à partir de celui qui nous habite. Notre esprit devient alors comme une taupe voyageant dans ses galeries intérieures et dont les conversations pseudo communicantes ne sont que des taupinières disséminées par-ci par-là dans le monde social de surface. Je trouve cela assez pitoyable, mais aussi tout à fait pardonnable. Je ne connais en effet aucune école assurant l’apprentissage au non-savoir. Je crains même que le non-savoir soit régulièrement réprimandé. Notre culture a bien développé les outils permettant d’accéder à cette si précieuse substance intellectuelle qu’est le savoir… mais elle en a oublié une autre toute aussi précieuse : la capacité d’ouverture d’esprit, celle qui conduit à accepter de ne pas savoir. Le non-savoir, source de compétence ? Comment est-ce possible ? On peut même évoquer le corollaire : le savoir peut être source d’incompétence. Le problème, c’est quand le savoir ferme l’esprit. Nous avons cependant été sensibilisé tout au long de notre scolarité à cette qualité du non-savoir. Oh ! Cela ne s’est peut-être pas vu, car noyé dans la glorification de l’intellect, dans la récompense de la tête bien pleine. Vous souvenez-vous combien de fois l’enseignant vous a répété : "avant de chercher la solution à ton problème de math, lis l’énoncé", sous entendu "accepte de ne pas connaître l’énoncé avant de l’avoir lu". Même chose en français : "Avant de vous lancer dans une dissertation, lisez bien le sujet". Combien de fois la note fut décevante à cause d’un "hors sujet". Accepter de "ne pas savoir" avant d’avoir lu attentivement, nous aurait épargné ces déboires. L'enseignant quand à lui, sait. Il sait pourquoi l'élève a de mauvaises notes: "travail insuffisant", "peut mieux faire", "trop dissipé"… mais jamais ce ne peut être pour une autre raison ! Ca ne peut être parce qu’il y a des bases manquantes, parce qu’un cours est mal adapté, parce qu’il y a des problèmes familiaux, parce que l’élève est mal dans sa peau ou parce qu’il vit une difficulté relationnelle avec ses copains de classe …etc. |
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| La communication, les relations interpersonnelles, voilà certainement le domaine où l'aptitude à ne pas savoir est basique pour être compétent. Naturellement il y a tout de même des choses à savoir. Mais là nous sommes généralement bien fourni. C’est du côté de l’aptitude à ne pas savoir que la carence est monumentale. L’homme rêve de savoir ce que pense l’autre sans passer par lui. La réalité est que l’être humain n’aime pas ne pas savoir. Il ne supporte pas ce vide de l’esprit. Il n’assume pas de devoir passer par l’autre pour le comprendre. Se passer de l'autre, c'est se mettre à sa place et finalement ne contempler que notre propre imaginaire et à ne plus voir notre interlocuteur. Il est pourtant fondamental d’accepter de ne pas savoir à la place de l’autre. Il ne s’agit pas de "ne rien savoir du tout" ! Il s’agit juste de ne pas savoir à la place de l’autre. C’est la base pour entendre, comprendre et accueillir son propos. Rappelez vous le "que veux tu que je te fasse" de Jésus à Bartimée. Vous avez tous fait l'expérience de cette personne bienveillante qui sait beaucoup mieux que vous ce qui est bon pour vous-mêmes. Et ceci n'est pas nouveau…Rappelons-nous que c'est avec l'avidité de la connaissance, du savoir, que l'humanité a mal démarré…L'envie de remplacer Dieu, le refus de la condition humaine telle que Dieu l'avais prévu. La propension que nous avons eu à mieux savoir que Dieu ce qui était bon pour nous. Un livre de la Bible, Job, nous rapporte les événements entourant la vie d'un homme qui s’imaginait tout savoir. Comme bien des gens de notre génération, il pensait avoir percé les mystères de la vie. Mais voilà qu’un jour, quelques douloureux ennuis l’ont ramené sur terre. Avant de savoir exactement qui est Dieu, Job croyait tout connaître. Mais lorsqu’il s’est tourné vers Dieu après une dure épreuve, il a perçu, pour la première fois de sa vie, qu’il savait peu de choses… Du savoir, il est passé à la connaissance de Dieu, déshabillé de son légalisme. Dans de nombreux Psaumes, on voit David interroger Dieu: pourquoi ? Pourquoi l'injustice, le mal ? Pourquoi a-t-on le sentiment, trop souvent, que les méchants prospèrent et que les justes dépérissent, pourquoi ? On voit David interroger Dieu: Pourquoi, si tu aimes, ô Dieu, tous les hommes également, pourquoi tant d'inégalités ? Pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres ? Pourquoi y a-t-il des heureux ? Pourquoi le mal ? Pourquoi la souffrance? Et David interroge fermement Dieu dans la perspective de comprendre et savoir…. Et Dieu répond à David, selon une intreprétation qui m'est toute personnelle: " Pourquoi ? Parce que s'il n'y avait pas de pauvreté, s'il n'y avait pas de mal, que ferais-tu de tes commandements de bonté et de générosité?". C'est comme si Dieu disait: "Pourquoi le mal, à la limite, ça ne te regarde pas, ne cherche pas à savoir et à comprendre, mais le mal et la souffrance sont des occasions pour toi d'exercer les commandements que je t'ai donnés de bonté, de générosité et de compassion et de t'attendre à ma bénédiction. Le creuset de l'épreuve que nous traversons, ou qu'un proche connaît, est pour nous une occasion de dire "je ne sais pas", "je ne comprends pas". Cette situation nous fait accepter l'humilité. Cette humilité qui peut nous faire crier, hurler, protester, comme Bartimée aux portes de Jéricho, comme le psalmiste qui n'hésite pas à interpeller Dieu, Jusqu'à quand? . Comme Job et son cri de protestation "Fils de David, ait pitié de moi" . L'humilité redirige nos pensées vers l'espérance, transforme notre croyance de savoir en savoir que l'on croit et en qui l'on croit. "Si quelqu’un croit savoir quelque chose, il n’a pas encore connu comme il faut connaître. Mais si quelqu’un aime Dieu, celui là est connu de Lui. " (1 corinthiens 8v2) Si la connaissance est le fait de savoir ce qui est vrai, la sagesse nous rend capable d’en faire bon usage. Ainsi, la connaissance sans l’application n’est qu’un moyen de plus de s’enfler d’orgueil. Mais l’application de la connaissance, laquelle est la sagesse, produit dans le cœur une attitude qui se veut édifiante. Ainsi, l’apôtre Paul conclut en disant : Si quelqu’un croit savoir quelque chose, il n’a pas connu comme il faut connaître. Autrement dit, toute connaissance qui n’est pas communiquée dans le but d’édifier n’est que pure ignorance du cœur de Dieu. La pédagogie de Dieu, qui finalement connaît bien sa créature, nous propose un remède au terrorisme du savoir: l'humilité. Job a regretté son attitude, il s'est humilié. « Pour être humble, dit le saint curé d'Ars, il n'est pas nécessaire, comme quel-ques personnes se l'imaginent, de se croire ridiculement moins d'esprit, moins de savoir et moins de vertu qu'on en a. Il suffit de ne pas s'en accorder plus qu'on en possède. de reconnaître de qui on les tient, de se voir tel qu'on est devant Dieu, avec le peu qu'on a de bien et tout ce qu'on a de mauvais ». Le terme humilité est à rapprocher du mot humus, qui en est la source étymologique, et qui a donné par ailleurs le terme homme. Cela semble signifier que l’humilité consiste, pour l’homme, à se rappeler qu’il est poussière (ou littéralement : « fait de terre », c’est-à-dire de la matière la plus commune). Cela semble indiquer que l’humilité est une attitude proprement humaine. Le problème, c'est que l'homme peut et veut l’oublier. L'humilité semble, à certains, incompatible avec la dignité de l’être humain, et sa reconnaissance constituerait à leurs yeux une intolérable humiliation. Mais justement, est-ce une même chose d’être humble et d’être humilié ? Non, l' humilité ne consiste pas à se croire dépourvu de dignité, mais à se savoir incapable d’en être soi-même la source, et à se reconnaître impuissant à exister « à la hauteur » de celle-ci. En tant qu’être humain, je suis bien plus qu’un peu de boue (ou d’humus), contrairement à ce que suggère l’étymologie prise au pied de la lettre. Mais ce que je suis de plus, je ne me le suis pas donné à moi-même, mais je l'ai reçu, par pure grâce. "Qu'as-tu que tu n'ais reçu" nous dit Paul. Je confesse que par mon comportement envers moi-même comme envers autrui, sans doute je trahis bien plus souvent cette réalité que je ne l’honore. Ainsi, autant mon refus de ma dignité ne serait pas une vraie humilité (mais quelque chose qui pourrait être une profonde ingratitude, une fausse humilité), autant l’humilité véritable se manifeste par l’acceptation du fait que l’aide d’autrui, l'éclairage d'autrui, m’est absolument indispensable. Par exemple l’aide dont j’ai eu besoin pour être à la vie, tout simplement. Je dois mon statut d’être pourvu de dignité, à autre chose ou à quelqu’un d’autre que moi-même. L’aide dont j’ai besoin, ensuite, pour tenter de ne pas être trop indigne de ma dignité : car précisément, ma dignité a quelque chose d’infini et d’absolu, qui fait de son plein respect une tâche au-dessus de mes forces. Ce peut être ce qu'une autre lecture de la parabole du samaritain nous permet d'entrevoir. Qui a été le prochain de l'homme blessé? C'est le samaritain. Aime ton prochain comme toi-même…Aimes le samaritain, celui qui t'as aidé! Ainsi se préciserait la conciliation évoquée plus haut : être humble, ce n’est pas se considérer comme sans valeur, c’est au contraire voir sa propre grandeur au yeux de Dieu et se sentir petit et tranquille devant elle. Jésus s'est humilié en venant sur la terre comme un serviteur, en lavant les pieds de ses disciples, signe parfait d'humilité, sans rien perdre de son autorité, et en donnant sa vie pour nous. Lorsque comme Job, nous nous humilions devant Dieu non pas en abandonnant notre dignité mais Lui reconnaissant toute souveraineté, renonçant à l'assurance que nous avons de nous-mêmes dans laquelle nous enfermons souvent les autres, alors nous nous ouvrons à des perspectives nouvelles. "Jusqu'à maintenant, j'ai beaucoup parlé de moi, et je t'ai enfermé dans mes plans, j'ai parlé de choses sans les comprendre…Jusqu'à présent, j'avais entendu parler de toi, mais maintenant mon œil t'a vu…Je te connais plus que je sais et je peux me saisir de tes promesses. Je sais pas pourquoi il m'arrive ce qui m'arrive, je ne sais pas pourquoi tu m'aimes parce que je me sens si détestable, je ne sais pas ni le jour, ni l'heure…mais je sais qu'en Toi seul j'ai la vie. Nous devons reconnaître que l'humilité n'est pas simplement un trait de caractère, mais une des grâces les plus importantes que Dieu nous accorde. Elle révèle ce que nous sommes vraiment et qui nous servons réellement. La lecture du chapitre 2 des Philippiens nous montre que l'humilité est bien un chemin ou une dynamique : on n'a jamais atteint l'humilité, elle est toujours au-devant de nous, comme un aiguillon qui nous aide à avancer… C'est une vertu qui nous échappe toujours! Celui qui croit l'avoir prouve qu'il est loin du but… Celui qui oserait affirmer "je suis humble" ferait preuve d'un orgueil démesuré… alors que celui qui avoue en son cœur : "Je manque d'humilité" fait déjà un premier pas vers elle. Un philosophe définissait l'humilité comme "la vertu de l'homme qui sait n'être pas Dieu" et qui donc reconnaît sa juste place et ses limites… |
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| Pour apprendre, il faut d'abord avoir conscience de ne pas savoir! C'est particulièrement vrai dans le service au prochain où le principal outil utilisé, trop souvent, c'est la bonne volonté. Si elle est indispensable, première, elle n'est pas suffisante! Là est question du savoir: savoir être et savoir faire comme deux sources de compétences. Rapellons ces quatre étapes de l'apprentissage que Jean-Robert mettait en exergue dans son article "servir pour se former…se former pour servir" (IDEA décembre 2002) 1. Je suis inconsciemment incompétent – je ne sais même pas que j'aurais besoin de formation pour servir. 2. Je deviens consciemment incompétent – maintenant je sais… que je ne sais pas. Mais cela ne suffit pas pour être efficace ! 3. Je deviens maintenant consciemment compétent – J'ai acquis le savoir-faire, et grâce à une bonne concentration sur les acquis de mes apprentissages, je suis, maintenant, compétent. 4. dernière étape : Je deviens inconsciemment compétent ! C'est devenu tellement naturel que mon savoir-faire a rejoint mon savoir-être. C'est dans cet esprit que FORMASEv a été créé et continue à proposer des sessions de formation. Pour que "savoir" se conjugue avec "service". Le savoir source de compétence. Le service, source d'humilité qui nous rend capable de faire bon usage de notre savoir! Jérôme AUBERT. |
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