UN EXCLU RÉINTÉGRÉ |
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| On ne peut qu'être frappé, à la lecture de l'Evangile, par l'étonnement suscité par les paroles et les actes de Jésus : « Les gens étaient étonnés de son enseignement, car il enseignait comme ayant autorité et non pas comme les scribes… Tous furent saisis de stupeur, de sorte qu'ils se demandaient les uns aux autres : Qu'est-ce que ceci ? Une nouvelle doctrine avec autorité ? ... Sa renommée se répandit aussitôt dans toute la région de Galilée ». Il ne faisait pas de doute qu'une des principales causes d'étonnement était l'attitude de Jésus à l'égard des hommes et des femmes que l'ensemble de la population, mais plus encore des gens « bien », les gens religieux, soucieux de fidélité à la loi, tenaient à l'écart. Certains de ces exclus l'étaient pour des raisons indépendantes de leur volonté : ainsi les lépreux que leur maladie rendait impurs donc intouchables. Or, Jésus ne craint pas de toucher un lépreux (1). Et il ne se scandalise pas de ce qu'une femme impure (atteinte d'une perte de sang) le touche (2). D'autres personnes s'étaient elles-mêmes mises au ban de la société. Leur conduite scandaleuse les rendait infréquentables. Parmi ces exclus, deux sortes de personnes sont fréquemment mentionnées dans les Evangiles : les prostituées et les publicains. Or, c'est justement à l'égard de ces gens-là que le comportement de Jésus choque les bien-pensants. Il les fréquente, se fait leur ami, mange avec eux et surtout leur annonce que Dieu désire leur accorder son pardon et les accueillir comme ses enfants. L'évangéliste Luc met en relief avec une force particulière cette étrange attitude de Jésus à l'égard des « pécheurs » et la réaction scandalisée des pharisiens et des scribes (3). Il nous parle aussi bien de la femme de mauvaise vie (prostituée ou au moins femme légère) qui ose entrer chez un pharisien pour manifester, de façon éhontée selon les mœurs de l'époque, sa reconnaissance envers Jésus (4), que du chef des publicains de Jéricho chez qui il choisit de loger lors de sa visite dans cette ville (5). C'est ce remarquable récit que nous étudierons ici. Mais auparavant, il est bon de s'arrêter un instant sur la réponse de Jésus à l'indignation des scribes et des pharisiens. Elle est donnée dès le chapitre 5 par l'image du médecin, qui soigne les malades et non les bien-portants : ce ne sont pas eux qui ont besoin de médecin, mais les malades. « Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs à la repentance ». Elle est surtout développée au chapitre 15, sous la forme de trois paraboles où des perdus sont retrouvés : « Il y a plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix neuf justes qui n'ont pas besoin de repentance ». C'est comme cela qu'est Dieu : sa plus grande joie est de retrouver son enfant perdu. Arrêtons-nous maintenant sur l'exemple de Zachée. |
| UN PÉCHEUR : Pour les habitants de Jéricho, c'est clair: Zachée est catalogué une fois pour toutes. C'est un homme indigne, qu'on ne fréquente pas, qui fait honte à la ville. Non seulement on le méprise, mais on le déteste au moins autant. En se mettant au service des Romains pour percevoir les impôts, il est, aux yeux de ses concitoyens, un collaborateur, un traître à Israël. Il passe en outre pour un profiteur, un exploiteur du peuple. Le système des impôts permettait en effet aux publicains de percevoir plus que ce qu'exigeait l'occupant romain et de s’enrichir en gardant pour eux le surplus. Zachée était un homme riche, mais cela ne le rendait certes pas plus populaire. Doublement pécheur, doublement haï, il était, malgré sa richesse, un exclu. Il s'était retranché de la communauté d’Israël par sa faute. Comment imaginer un seul instant que Dieu pouvait considérer un tel homme comme un membre du peuple élu et lui accorder sa faveur ? |
| UN COMPORTEMENT SURPRENANT : On sait que quand un personnage important passe dans une ville, une foule de badauds se presse pour le voir et pouvoir ensuite s'en vanter. C'est parfois pour lui exprimer son admiration (ou au contraire son horreur : les criminels aussi attirent la foule), mais le plus souvent, c'est surtout par curiosité. Dans le cas de Jésus, il y avait une bonne part de curiosité. L'Evangile nous montre que les gens se posaient bien des questions à son sujet. Ce qui est sûr, c'est que la foule entourait Jésus avant même qu'il entre dans la ville de Jéricho. Le récit qui précède celui de Zachée, la guérison de l'aveugle Bartimée, le montre bien. Mais pourquoi Zachée s'est-il joint à cette foule ? Ce ne pouvait être la simple curiosité. Il fallait plus que cela pour motiver un geste aussi étrange que celui de grimper dans un arbre. Sa petite taille le dévalorisait bien sûr. Que des enfants ou des jeunes gens se permettent une telle action pour satisfaire leur curiosité ne saurait surprendre. Mais pour qu'un homme mûr, qui se savait détesté dans la ville et n'avait donc aucun intérêt à attirer l'attention sur lui au milieu d'une foule hostile, agisse ainsi, il fallait qu'il soit poussé par une forte motivation. Il fallait qu'il attende de la visite de Jésus dans sa ville quelque chose de plus que la satisfaction d'avoir vu un homme célèbre. Il m'est arrivé de rencontrer quelques unes de ces personnalités dont parlent les médias. Mais cela n'a rien changé à ma vie, en dehors d'une curiosité satisfaite. La même chose a sans doute été vraie de la majorité des habitants de Jéricho quand Jésus est passé dans leur ville. Mais pas de Zachée. Sa vie à lui a été changée. Sa rencontre avec Jésus a été décisive. Bien que la Bible ne le dise pas, on peut penser que ce qui a motivé le comportement de Zachée a été la réputation de Jésus comme ami des publicains et des pécheurs. Un prophète qui accueille les pécheurs et mange avec eux, qui leur parle de pardon, leur fait grâce et proclame que Dieu ne les a pas rejetés à jamais, mais qu'au contraire, il les aime. « Est ce possible ? » se dit Zachée. Les publicains n'ont pas d'amis. Ils n'ont de grâce à attendre de personne. « Se peut-il que cet homme que l'on dit prophète, envoyé de Dieu, soit mon ami ? Qu'il m'offre le pardon de Dieu ? Oh, si c'était vrai » . Et Zachée grimpe dans son sycomore. |
| UNE CONVERSATION SURPRENANTE : Les premiers mots adressés par Jésus à Zachée sont pour le moins inattendus. Ils indiquent en tous cas que Jésus a vu Zachée. Mais il a fait plus que le voir. Il a entendu sa prière. Il a compris que le comportement étrange et quelque peu ridicule de Zachée est une prière. Une prière muette certes, mais l'expression d'une attente, d'un espoir : « Seigneur, est-il possible que quelque chose puisse changer pour moi ? Dieu peut-il encore me pardonner, m'accueillir ? ». Ce n'est pas un cas unique dans l'Evangile. Jésus entend la prière du paralytique porté par quatre amis ou celle de la femme qui vient par derrière toucher le bord de son vêtement. Il n'attend pas que nos prières soient bien formulées, dans des termes conformes à la bonne piété. Nous ne devons pas nous décourager quand nous avons l'impression de ne plus pouvoir prier, quand les mots de la prière ne viennent pas. Jésus entend les soupirs de notre cœur. Ce ne sont pas les prières les mieux formulées qui le touchent le mieux. Cela nous pose une question : savons-nous entendre les prières maladroites ou silen¬cieuses des autres, leurs appels au secours quand ils ne se sont pas exprimés clairement, de la manière qui nous parait la mieux appropriée ? Ainsi cet enfant qui se met à mal travailler à l'école. Il lance un appel à son père qui a quitté la maison : « Papa, reviens ! » ou cet adolescent qui a tenté de se suicider, que dit-il ? « Je suis seul, personne ne m'aime. S.O.S. ». Ou encore cet homme qui s'est mis à boire : « J'ai gâché ma vie. Personne ne peut donc m'aider ? ». La réponse de Jésus est, elle aussi, étonnante : « C'est chez toi que je veux loger ». Au lieu d'appeler Zachée à s'humilier, il l'honore en logeant chez lui. Accueillir un prophète, un hôte de marque, c'est un honneur, un témoignage d'amitié (d'où la jalousie des autres). L'étonnement est général, et sans doute d'abord chez Zachée. « Comment ? C'est moi qu'il choisit. Moi le dernier à mériter un pareil honneur ». C'est incroyable. Mais Zachée le croit. Il descend de son arbre et reçoit Jésus avec joie. Il est émerveillé de cette amitié inattendue, imméritée, gratuite. Il accepte la grâce qui lui est faite. Nous avons souvent du mal à accepter la grâce. Je crains que beaucoup de personnes répondraient plutôt à Jésus : « Seigneur, tu es trop bon pour moi. Je suis gêné de te recevoir si simplement. Surtout que je n'ai pas eu le temps de bien préparer cet accueil. Veuille excuser ma modeste demeure ». La grâce nous surprend toujours. Et souvent nous dérange. Ce n'est pas normal. Nous comprenons beaucoup mieux le « donnant-donnant » que la gratuité. Que Dieu fasse des faveurs, oui, mais méritées, justifiées. D'où la réaction des habitants de la ville. |
| LA GROGNE L'unanimité se fait contre Zachée... et contre Jésus par la même occasion. « Tous murmuraient … C'est inadmissible. Il se dit homme de Dieu et il va loger chez ce sale type. Des gens comme ça, on ne les fréquente pas. C'est indécent. Chacun sait que les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs ». Il y a là sans doute une part de jalousie. mais plus encore de l'indignation et de l'incompréhension. Un Dieu qui aime les pécheurs, c'est le monde renversé. Et en effet, leur monde est vraiment renversé. Leur monde, c'est un monde où on n'a rien sans rien, où on ne fait pas de cadeaux : eux ne sont pas prêts à faire grâce. Leur monde, c'est un monde où chacun doit rester à sa place, où rien ne peut changer, où les pécheurs restent des pécheurs, des exclus, sans espoir de s'en sortir. Autrement dit, un monde sans bonne nou¬velle, sans Evangile. Car l'Evangile est vraiment renversant. Jésus ne va-t-il pas jusqu'à dire que « beaucoup de premiers seront derniers et des derniers seront premiers » (6), que « les péagers et les prostituées vous précéderont dans le royaume de Dieu »(7) ? Les choses vont changer. Les pécheurs peuvent croire à la grâce de Dieu et se convertir. Le témoignage de Zachée en donne la preuve. Il a été renversé par la grâce et il a changé du tout au tout. L'homme qui prenait, par tous les moyens, donne maintenant. L'avare est devenu généreux. Du jamais vu. C’est bien là un témoignage de foi, une démonstration que la grâce n'est pas un vain mot, mais quelle est agissante, efficace, qu'elle transforme les vies. |
| L'INSERTION D'UN EXCLU Ainsi donc, même un Zachée peut devenir un vrai fils d'Israël. Car la grâce, c'est aussi l'insertion des exclus. Dans sa conclusion, Jésus parle du salut de Zachée non pas en termes de pardon des péchés, mais de retour dans le peuple élu, de réintégration dans la famille de Dieu. Celui qui s'était mis dehors, qui avait méprisé, violé l'Alliance, celui que tous traitaient comme un pécheur et un païen, le voilà revenu. Il a retrouvé sa place, parce que Dieu l'a retrouvé. « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu ». Comment ne pas évoquer ici la parabole du fils prodigue et la joie du Père qui accueille son fils indigne, qui lui a fait tant de peine, mais qui revient, la tête basse, qui n'ose mendier qu'une place de domestique. Et voilà que son père lui fait fête. Si Zachée a reçu Jésus avec joie, on peut être sûr que Dieu, de son côté, a reçu Zachée avec joie. L'Eglise de Jésus-Christ, le peuple de la nouvelle Alliance, ne doit-elle pas être une entreprise d'insertion ? Pas d'abord au plan professionnel (bien que cela puisse suivre), mais au plan humain. La question se pose cependant de savoir si cette Eglise n'a pas été trop souvent une entreprise d'exclusion. Comme l'a dit quelqu'un : « Les hommes pieux tracent des frontières et demandent à Dieu de les respecter ». L'image que donne l'Eglise n'est-elle pas plus proche de celle des gens bien de Jéricho que de celle du Christ ? A priori, on peut penser que les chrétiens qui s'engagent dans une action sociale, surtout si elle a pour but premier l'accueil et la réinsertion des exclus, ne sont pas concernés par le reproche d'enfermer les autres dans leur situation de rejet. Malheureusement, il peut arriver qu'un service d'accueil au plan pratique, professionnel, social ou sanitaire soit accompagné d'un jugement sur la personne qui constitue une sorte d'exclusion. Il est certes important d'apporter la solution technique la plus appropriée aux besoins de la personne. Mais si c'est seulement un cas que l'on règle, une situation que l'on dénoue, mais non un prochain que l'on accueille, l'autre n'est pas pleinement réintégré. C'est pourquoi l'exemple de Jésus est à méditer par tous ceux qui se penchent sur les questions d'exclusion et d'insertion. Robert SOMERVILLE NOTES : 1. Luc 5.12 14 2. Luc 8.43 48 3. Luc 5.27-32, 15.1 2 4. Luc 7.36 50 5. Luc 19.1 11 6. Marc 10.31 7. Matt 21.31 |
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