Le maître et les serviteurs Jean 11 1-17

 
L’amour de Jésus pour les siens est un amour qui va jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au don de soi. C'est à la croix qu'il se manifeste de la façon la plus totale.
Mais les disciples ne sont pas encore prêts à le comprendre. C'est pourquoi Jésus doit les y préparer, leur faire entendre le sens de son action, la raison d'être de sa mission. Et il le fait par une parabole vécue il se met à laver les pieds de ses disciples. En conclusion de ce geste inattendu et même scandaleux, il leur dit : « Si vous savez ces choses, vous êtes heureux pourvu que vous les mettiez en pratique » (v. 17).
Il y a des choses à savoir quand on est un disciple de Jésus, c'est-à-dire un élève ou un apprenti. Un élève se met à l'écoute de son maître, cherche à comprendre et à retenir son enseignement. Un apprenti s'efforce de mettre en pratique ce qu'on lui a enseigné. Les deux choses sont nécessaires : un savoir et un vécu. C'est dans l'union des deux que se trouvent la joie, la force, le bonheur. « Si vous savez ces choses, vous êtes heureux, pourvu que vous les mettiez en pratique ».
Si vous savez ces choses... Mais quelles choses ? A première vue, ce que Jésus veut enseigner à ses disciples, c'est à se faire serviteurs les uns des autres, à son exemple. C'est vrai, mais il y a autre chose avant, quelque chose que Pierre n'a pas encore compris et que nous aussi, nous avons du mal à comprendre.
Pierre est certainement prêt à faire tout ce que Jésus lui demandera, prêt à se donner au service de son maître, même si cela lui coûte, si cela exige des efforts ou du danger. Si Jésus lui avait donné l'ordre de laver les pieds de ses compagnons, il l'aurait fait - en rouspétant sans doute - mais il aurait obéi. Seulement voilà : Jésus ne demande pas, il donne ; il ne se fait pas servir, il sert. Il se met à laver les pieds des disciples, à accomplir la tâche du dernier petit serviteur (celui qui ne peut refiler à un autre les sales boulots).
Du coup, Pierre ne comprend pas. Il est scandalisé. Le maître qui se fait serviteur, c'est le monde renversé. Ça ne va pas. Il n'en est pas question. Non, jamais tu ne me laveras les pieds. La réponse de Jésus est dure : Si je ne te lave, tu n'as aucune part avec moi.
Pierre doit comprendre - et nous avec lui - que l’Evangile ne parle pas du service que Dieu nous demande, mais de celui qu'il accomplit pour nous, en nous aimant jusqu'au bout. Pierre pense que la chose décisive, c'est ce que lui-même fera pour Dieu. Nous sommes tentés de penser comme lui. Si nous faisons ceci ou cela, si nous prions assez, si nous donnons plus de temps, si nous acceptons des sacrifices, si nous changeons de méthode, alors tout changera, le réveil viendra. C'est là mettre la charrue avant les bœufs.
L'Evangile, c'est la bonne nouvelle de ce que Dieu a fait pour nous en Christ, et non de ce que nous avons à faire pour lui. Ce qui nous sauve, ce n'est pas ce que nous faisons pour Dieu, mais ce que Dieu fait pour nous, en nous donnant son Fils. Ce qui change tout, c'est la grâce de Dieu, et non pas nos œuvres. L’Evangile est une bonne nouvelle, pas une loi ou une morale. C'est un don gratuit, un cadeau. La première chose que nous avons à faire, c'est de croire, de faire confiance, d'accepter de laisser Dieu nous aimer et nous servir.
Cela ne va pas de soi. Notre orgueil s'y refuse. Nous n'aimons pas devoir notre salut à un autre. Nous voudrions pouvoir dire : « Je ne dois rien à personne ». Mais alors, nous ne serions pas chrétiens. Le chrétien doit tout à la grâce de Dieu.
Notre mentalité est modelée par le monde dans lequel nous vivons. Il faut que ce monde soit renversé, que notre façon de penser soit purifiée. Mais nous sommes incapables de nous purifier nous-mêmes. Un proverbe éthiopien dit : « Tu ne peux pas défricher la jungle de ton propre cœur; tu ne peux pas labourer le champ de ta propre vie; tu ne peux pas te dire à toi-même la parole qui fait vivre ». Mais Jésus est venu nous dire cette parole. Il fait pour nous ce que nous sommes incapables de faire. Il nous pardonne toutes nos fautes. Se pardonner à soi-même est illusoire. Par contre, « le sang de Jésus-Christ nous purifie de tout péché ». Pierre comprendra cela plus tard : il suffit de lire sa première épître pour s'en rendre compte (1 Pierre 1 v. 18-21). Mais déjà il a donné sa foi et sa vie à Jésus. C'est pourquoi le Maître lui dit, comme aux autres disciples : « Déjà vous êtes purs ». Pourtant, ils doivent encore être purifiés, ils doivent laisser le Christ leur laver les pieds (v.10). Ce qui doit encore être purifié, c'est leurs pensées, leur mentalité, leur conformité au monde ambiant. Ici, Pierre montre qu'il partage la mentalité du monde : un Seigneur se fait servir, il met les autres à son service ; ce n'est pas à lui de servir, il a le droit de commander, de dominer.
En leur lavant les pieds, Jésus appelle ses disciples à un changement de mentalité, c'est-à-dire à une repentance. Il les invite à faire mourir le vieil homme. Et cela nous concerne aussi. Nous aussi avons besoin d'être purifiés. Luther disait : « Je croyais avoir noyé le vieil homme. L'animal a appris à nager ! ». A l'exemple de Pierre, nous devons comprendre que, tout disciple que nous soyons, nous avons encore beaucoup à apprendre, nous devons être prêts à changer beaucoup de choses. Les appels à croître, à faire des progrès, à faire mourir le vieil homme et à revêtir l'homme nouveau ne manquent pas dans le Nouveau Testament. Comme disait Péguy : « Rien de ce qui est spirituel ne pousse comme les pommes de terre ; mais tout croît par morts et résurrections successives ».
C'est là ce qu'il faut non seulement savoir, mais aussi mettre en pratique. C'est là notre vocation de disciples de Jésus : « Je vous ai donné un exemple afin que vous agissiez comme j'ai agi envers vous » (v. 15).
Mais s'il y a dans l'enseignement du Maître quelque chose qui heurte notre façon de penser, c'est bien cela. Jésus a dû s'y reprendre à bien des reprises pour que ses disciples le comprennent. Lorsque Jacques et Jean demandent à être à la première place dans le Royaume de Dieu (et que les autres protestent : pourquoi eux et pas nous), Jésus leur dit : « Vous savez que ceux qu'on regarde comme les chefs des nations font peser leur pouvoir, et les grands font peser leur autorité". Il ne doit pas en être ainsi parmi vous. Au contraire, si quelqu'un veut être grand parmi vous, qu'il soit votre serviteur, et si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit l'esclave de tous. « Car le Fils de l'homme est venu, non pour se faire servir, mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour beaucoup » (Marc 10 v. 35-45). Mais la leçon rentre difficilement. Lors du dernier repas, nous dit Luc, juste avant la croix, les disciples se chamaillent encore pour savoir qui est le plus grand (Luc 22 v. 24-27). Et ici, dans l'Evangile selon Jean, il faut que Jésus joigne le geste à la parole pour leur faire entendre cette vérité essentielle.
C’est difficile à comprendre, parce que c'est littéralement le « monde renversé », (le monde au sens biblique d'humanité révoltée contre Dieu). L’Evangile est renversant. Il bouleverse nos façons de voir et de faire. Mais le plus grand bouleversement est le passage de l'esprit de domination à l'esprit de service. Un homme qui a vécu une expérience exceptionnelle, celle d'un grand commis de l'Etat (directeur du réseau sud-ouest de la SNCF) devenu, par choix, ouvrier tourneur en usine, Jean GIRETTE, a écrit dans son livre Je cherche la justice : « Il est très nécessaire d'introduire l'esprit de service dans la pensée et le comportement des détenteurs du pouvoir. C'est peut-être là que se trouverait à mes yeux la requête évangélique la plus fondamentale, celle qui serait la base solide d'une vraie conversion ».

Nous aimons dire à l'A.S.Ev. : Servir, ce n'est pas toujours aimer ; aimer, c'est toujours servir. C'est vrai qu'on est parfois obligé de servir sous la contrainte et non volontairement. Mais on ne peut aimer sans devenir serviteur des autres. Paul ne dit-il pas aux Galates (5 V. 13) : « Frères, vous avez été appelés à la liberté. Mais ne faites pas de cette liberté un prétexte pour vivre selon la chair. Par amour faites-vous serviteurs les uns des autres ».
C'est là tout un programme, qui concerne les travailleurs sociaux, les maris et les femmes, les parents, les membres d'Eglise, les citoyens, nous tous sans exception.

Robert Sommerville Ancien Président de l'ASEv.