Belleville : haut lieu d'évangélisation populaire et d’action sociale à Paris |
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| Une longue histoire, très parisienne, dans laquelle on voit l’évangélisation et l’action sociale inséparables et dans laquelle on voit passer des personnages bien connus qui ont marqué l’Eglise, bien au-delà de la capitale. N’y a-t-il pas de nouveaux « Belleville » qui nous attendent ? |
| Au Moyen-Age, le village de Belleville, perché sur son coteau planté de vignes, jouxte les remparts de Paris. Le territoire est coupé en deux par le Mur des Fermiers Généraux, construit en 1785. Côté Paris, le Faubourg du Temple accueille un foisonnement d'activités industrielles et commerciales et abrite des milliers d'habitants de condition modeste. Côté banlieue, l'installation de guinguettes et de cabarets favorise une urbanisation galopante et anarchique, et le reste de Belleville ne tarde pas à être annexé à Paris en 1860. Au cours de la Commune (1870-71), la « colline rouge » se révolte contre les Versaillais, et de nombreux insurgés meurent sous les balles dans la Semaine sanglante de mai. L'une des dernières barricades à résister se situe rue Ramponneau (à quelques mètres de l'emplacement du futur temple réformé). A cette époque, Belleville est marqué par la pauvreté de sa population et l'insalubrité des habitations des bidonvilles. Cette misère se traduit souvent par la maladie, la mortalité infantile ou la délinquance. Pour pallier ces maux, de nombreuses œuvres caritatives, telles que le patronage Saint-Pierre ou la coopérative ouvrière de la Bellevilloise, sont créées et se mettent au service des plus démunis. En même temps se déploient des efforts impressionnants d'annonce de l'Evangile. L'histoire de l'évangélisation de Belleville commence dans le Bas-Belleville déjà dans les années 1830. Mours, historien de l'évangélisation de la France, raconte : « Un groupe de chrétiens acquis au Réveil, les fondateurs même de la chapelle Taitbout <...> avait choisi ce quartier parce qu'il s'y trouvait plusieurs familles d'ouvriers pieux. Les prédications, faites dans une chambre haute, attirèrent tellement de monde qu'il fallut chercher un local plus spacieux. En même temps, les promoteurs de l'œuvre avaient décidé d'y créer des écoles ». On voyait dans la chapelle, rue Saint-Maur, selon un observateur en 1833, « plus de blouses que d'habits, et plus de sabots que de souliers ». Au cours des dix-neuf premières années d'activité, « plusieurs milliers d'adultes ont assisté aux réunions de culte, et de quinze à seize mille enfants ont reçu successivement dans les écoles des instructions qui leur ont bien fait connaître le chemin du salut. Pendant ces dix-neuf années, près de vingt mille exemplaires des saintes Ecritures, et plus d'un million et demi de traités religieux ont été placés dans les familles de ce quartier. » L'œuvre de la rue Saint-Maur devint Eglise Libre, avec une soixantaine de membres dans les années 1860 et 1870, avant de retourner sous la responsabilité de la Société Evangélique, et enfin, d'être absorbée en 1912 par le nouveau poste de la Mission Populaire, la Salle centrale, établie rue Pierre-Levée (et transférée entre les deux guerres à la rue de la Fontaine-au-Roi). Les racines de l'Eglise Réformée de Belleville remontent aux années 1850. Elle est la « fille » de l’Eglise des Batignolles (dans le nord-ouest de Paris), dont le pasteur se préoccupe du sort des habitants protestants de Belleville, à cette époque en plein essor. Un premier pasteur dépêché sur place célèbre le culte dans un atelier, 3 rue Pradier, avant de le transférer 60 rue Julien-Lacroix, où il achète un terrain et y édifie une école en bois. Le « provisoire », suite à la guerre contre les Prussiens, la chute du Second Empire et les événements de la Commune, devra durer vingt ans. Un nouveau pasteur, Elie Robin, d’origine charentaise et ancien instituteur, arrive en 1868. Son ministère dans une petite ville du sud-ouest ne semble pas le disposer au défi de Belleville. Son expérience d’aumônier de centrale pénitentiaire l’a sensibilisé, pourtant, à la dimension sociale de la mission de l’Eglise, et il ne manque pas de courage dans son engagement comme ambulancier lors du siège de Paris. Dans son âme, il est bâtisseur d’église, et sa persévérance finit par obtenir de l’Etat la création d’un poste pastoral (1874), la construction du temple (1878) et l’indépendance de la paroisse (1882). Une jeune femme anglaise, en visite au cimetière de Père-Lachaise en juin 1871, est profondément navrée devant la souffrance des femmes de Communards, pleurant leurs maris, fusillés par l’Armée républicaine. « Tout est perdu », se lamentent-elles. « Tout, sauf l’amour de Dieu ! » leur répond Miss de Broën, en leur offrant un évangile. Et c’est le point de départ d’un combat à mains nues contre toute la détresse du quartier, qui deviendra la « Mission sociale de Belleville ». Après avoir rassemblé une somme importante auprès de bienfaiteurs étrangers, elle achète une grande maison, 3 rue Clavel (emplacement du presbytère actuel de l'Eglise Réformée), et fait construire une chapelle préfabriquée, la « chapelle de Fer », avenue Simon-Bolivar. « Il va être dépensé là une prodigieuse activité <...> depuis les cours de lecture pour adultes, dans la Bible naturellement, jusqu'à la réunion de prière pour les plus avancés spirituellement. ». Pendant une quarantaine d’années, au nom de l’Evangile, « la mère de Belleville » ne cesse de s’attaquer à toutes les formes de la misère. Autre personnage marquant venu d'outre-Manche : un pasteur anglais, Robert MacAll. En vacances à Paris en août 1871, il joint l’utile à l’agréable, en distribuant des tracts devant « La Vielleuse », au carrefour de la rue et du boulevard de Belleville. Un ouvrier l’interpelle : « Monsieur, dans ce quartier qui contient des ouvriers par dizaine de mille, nous ne pouvons accepter une religion imposée, mais si quelqu’un voulait nous prêcher une religion de liberté en même temps que de réalité, beaucoup d’entre nous seraient prêts à l’accepter ». Cela résonne pour MacAll comme un appel divin, et en janvier de l’année suivante, il ouvre la première salle d’évangélisation de la « Mission aux ouvriers de Paris » 103 rue Julien-Lacroix, transférée quatre ans plus tard 102 rue de Belleville. L’œuvre de MacAll, cependant, dépasse très largement le quartier de Belleville, car une centaine de salles, de ce qui va devenir la « Mission populaire évangélique », ouvrent dans toute la France. A cette même époque, le jeune Ruben Saillens est étudiant dans un Institut Biblique londonien. Il effectue l'un de ses stages pratiques auprès du renommé docteur Barnardo, au service des enfants des bas-fonds. Son père est responsable de l'église de la rue Saint-Maur, et il rentre à Paris pour les vacances de Noël 1872. Après avoir assisté à une réunion d'évangélisation du pasteur MacAll, il reçoit un appel à se joindre à l'équipe de la Mission aux ouvriers, dont il devient l'une des chevilles ouvrières. Il loge sa jeune famille plusieurs années dans une maison dans les hauts de Belleville, rue du Soleil. Revenant dans le Bas-Belleville, le drapeau de l'Armée du Salut est planté en France pour la première fois en mars 1881, 66 rue d'Angoulême (aujourd'hui rue Jean-Pierre Timbaud). Dans la première « tranchée », se trouvent trois vaillantes petites Anglaises : Catherine (22 ans, surnommée plus tard « la Maréchale », fille aînée du « Général » Booth), accompagnée d'une fille de médecin et d'une fille de pasteur anglican. Les débuts sont difficiles, les jeunes filles n'ont que peu de moyens et ne possèdent pas la langue. Un correspondant du journal « L'Eglise Libre » décrit une soirée d'évangélisation : « Sur une estrade se trouvaient quatre ou cinq dames obéissant aux ordres de la capitaine Booth, jeune miss à la figure intelligente et sympathique, et qui est remplie d'énergie et de décision. Accompagnées par un vulgaire accordéon, elles chantent à gorge déployée un cantique de réveil. Mais un accompagnement plus étrange que celui de l'accordéon était celui de l'assemblée <...>. Ce soir-là, Belleville était venu : femmes aux souliers éculés, à la tignasse en désordre, gavroches de tout âge, apprentis goguenards, reprenaient les paroles du chœur en l'interprétant à la parisienne ». L'année suivante, un autre correspondant du même journal écrit : « L'Armée du Salut ne nous offre pas un modèle imitable en France, mais elle offre <...> l'exemple d'un zèle superbe, d'un héroïque dévouement pour le salut des âmes ». Une des compagnes de Catherine écrivit : « Soir après soir, la petite troupe priait, chantait et parlait jusqu'à en être fatiguée, mais sans grand résultat. Le peuple restait insensible, quoiqu'il vînt en foule ». Un chrétien français dit un jour à Catherine, « L'Armée du Salut ne peut pas réussir ici ; vos efforts seront tout à fait inutiles ». Elle lui répond, « Si je ne peux pas sauver la France, au moins puis-je mourir pour elle ». Les salutistes, hommes et femmes « furent maintes fois injuriés et battus »... « Indifférente aux oppositions, aux quolibets, aux insultes et aux coups <...> l'Armée du Salut allait de l'avant ». Sept mois plus tard, elle s'installa dans une salle plus spacieuse, pouvant contenir douze cents personnes, un peu plus loin, 187 quai de Valmy. En 1919, le pasteur Joseph Martin, reprenant l’héritage spirituel et immobilier de cette génération de pionniers, crée « Le Bon Foyer », rue Clavel pour le compte de l'Eglise Réformée. Installé dans un immeuble moderne, construit avenue Simon-Bolivar en 1930, « Le Bon Foyer » rayonne dans tout le quartier jusque dans les années 60, mais le monde évolue, et il doit cesser son activité en 1975. Il renaît deux années plus tard comme association culturelle de l’Eglise Réformée de Belleville, chargée, entre autres, de la diaconie. Belleville, enfin, était aussi le premier point de chute parisien du mouvement des Assemblées de Dieu, l'un des mouvements d'évangélisation les plus marquants que la France ait connus. « En février 1933, Christo Domoutchief se sentit «appelé» à aller ouvrir un lieu de réunions dans la capitale, dans une petite salle, rue Saint-Maur. Le travail était difficile et les Parisiens apathiques. Il fut cependant encouragé en voyant de nouvelles personnes assister aux réunions. Après quelques mois de séjour à Paris, Christo Domoutchief déclarait qu'un certain nombre de personnes s'étaient converties et avaient été baptisées. Il dut rapidement changer pour un local plus grand, rue Villiers de l’Isle Adam dans le quartier voisin de Ménilmontant. Et beaucoup plus près de nous, il y aurait encore bien des choses à raconter un jour sur l'action de jeunesse en Mission, venue établir son quartier général parisien à Belleville dans les années 1980. Je suis frappé de constater dans l'histoire du quartier de Belleville, à l'exception peut-être de ce dernier mouvement dans son premier élan, le lien fort et l'admirable équilibre entre prédication et diaconie, entre évangélisation et action sociale. Laissant derrière vous la tour Eiffel et le Musée du Louvre, vous êtes invités, lors d'une prochaine visite à la capitale, à venir vous recueillir devant « La Vielleuse » (M° Belleville) et à fouler ces pavés où des héros de la foi et de l'amour nous ont précédés. N'y aurait-il pas des enseignements à tirer de leur expérience pour éclairer notre mission au 21ème siècle ? |
| André POWNALL |
| Références : Site www.mairie20.paris.fr Mours Samuel, Un siècle d'évangélisation en France, 1815-1914, B-Flavion, Librairie des Eclaireurs Unionistes, 1963 Rapport de la Société Evangélique, 1850, cité par Mours Site www.armeedusalut.fr/histperso Naville Hélène, Catherine Booth et la Fondation de l'Armée du Salut, Genève, Editions du Forum, 1925 Site www.addfrance.org/eglise/eep/brevehistoire |
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