Interview de Danièle Vella |
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| Après une longue carrière d’institutrice spécialisée, entrecoupée de divers engagements sociaux, par exemple comme éducatrice à la Bienvenue, Danièle VELLA est aujourd’hui très engagée dans l’association diaconale de l’église dont elle est membre. Dans le cadre d’une émission de l’ASEv sur Fréquence Protestante à Paris, elle nous a livré son témoignage |
Roger EYKERMAN : Danièle VELLA, j’ai le plaisir de vous accueillir aujourd’hui pour parler de votre engagement social. Auparavant, comme dans chacune de nos émissions, je vous propose une courte réflexion biblique :“Un lépreux vint à lui; et, se jetant à genoux, il lui dit d’un ton suppliant: Si tu le veux, tu peux me rendre pur. Jésus, ému de compassion, étendit la main, le toucha, et dit: Je le veux, sois pur. Aussitôt la lèpre le quitta, et il fut purifié.” (Marc 1:40-42) “Lorsqu’il fut près de la porte de la ville, voici, on portait en terre un mort, fils unique de sa mère, qui était veuve; et il y avait avec elle beaucoup de gens de la ville. Le Seigneur, l’ayant vue, fut ému de compassion pour elle, et lui dit: Ne pleure pas! Il s’approcha, et toucha le cercueil. Ceux qui le portaient s’arrêtèrent. Il dit: Jeune homme, je te le dis, lève-toi!” (Luc 7:12-14) Deux brefs récits parmi de nombreux autres des évangiles qui nous décrivent en quelques mots seulement des rencontres de personnes en souffrance avec le Christ. La première ne doit rien au hasard : il s’agit d’un lépreux qui a fait volontairement une démarche en venant à Jésus. L’évangéliste Marc, avec sobriété, vient de parler de nombreuses guérisons et de prédications dans toutes les synagogues de la région, la Galilée. Nous sommes au début de la vie publique de Jésus, mais sa renommée est déjà faite et c’est en connaissance de cause que le lépreux vient à lui. Au contraire, la deuxième rencontre est fortuite. Il y a d’une part un groupe constitué de Jésus, avec ses disciples et une grande foule qui l’entourait, et d’autre part, un cortège funèbre. On va enterrer un jeune homme, au grand désespoir de sa mère déjà veuve, et beaucoup de gens de la ville assistent aux obsèques. Comme chrétiens, et particulièrement si nous sommes engagés dans une action sociale, nous pouvons aussi rencontrer des gens qui viennent spécialement nous trouver pour solliciter notre aide, et d’autres qui souffrent en silence, qui se trouvent sur notre chemin sans rien nous demander. Pour ceux-là, c’est à nous d’être attentifs et d’aller au devant d’eux. Dans les deux cas, malgré toute la foule qui a aussi besoin de Lui et de son enseignement, Jésus s’intéresse à la personne qui souffre. Il n’hésite pas, ne fait pas de calculs pour savoir ce qui va être le plus rentable au niveau marketing ou investissement. Nos choix sont-ils toujours aussi libres et désintéressés, que ce soit par rapport à nous-mêmes ou même par rapport à la foi en Christ que nous voulons proclamer ? N’avons-nous pas tendance à laisser notre raison étouffer les élans de notre cœur, parfois avec toutes sortes de raisons plus ou moins fallacieuses ? Jésus fut ému de compassion. La banalisation de la souffrance autour de nous, le déferlement d’images d’actualité ou de fiction toujours plus dures, plus violentes, n’ont-ils pas rendu nos cœurs insensibles ? Avoir compassion, c’est plus que se laisser attendrir, c’est littéralement souffrir avec l’autre, être solidaire de sa souffrance, à l’exemple du Christ dont la Bible nous dit qu’il a porté nos souffrances. Quel effet a sur nous la souffrance de l’autre ? Enfin, dans les deux cas, la compassion de Jésus a débouché à la fois sur des actes et des paroles. Il nous est souvent plus facile de donner de bonnes paroles qui ne nous coûtent rien et ne nous engagent pas que des actes qui nous demandent du temps, de l’énergie, de l’argent. A l’image de notre divin modèle, laissons-nous émouvoir de compassion pour ceux qui souffrent, n’aimons pas seulement en paroles, mais en même temps, ne taisons pas la Parole de vie dont nous sommes porteurs. |
R.E. : Dans le cadre de nos émissions, à l’ASEv, nous avons déjà présenté diverses professions sociales dans lesquelles sont impliqués des chrétiens. Aujourd’hui, avec vous Danièle, je ne reçois pas un travailleur social, mais une personne à la fois engagée dans son église protestante et soucieuse de l’action sociale au nom même de l’Evangile. Comment avez-vous découvert cette dimension sociale de l’Evangile ? Votre éducation, les circonstances de votre vie, vous avait-elle préparée à cette découverte ? |
| D.V. : La découverte de la dimension sociale de l’Evangile a été progressive pour moi. Ma mère qui s’est convertie à l’Armée du Salut nous a fait connaître cette église très présente dans la société par différentes actions sociales. Puis dans les églises évangéliques que j’ai fréquentées, j’ai participé à des rencontres au café-bar, à des actions d’aide pour les personnes sans domicile fixe. Puis dans mon travail d’institutrice et mes expériences d’éducatrice, j’ai rencontré des personnes en difficultés sociales. |
R.E. : Même si vous ne vous présentez pas actuellement comme une professionnelle de l’action sociale, votre carrière illustre votre engagement à ce titre. Quelles en ont été les principales étapes ? |
| D.V. : Je parlerai de trois expériences qui ont orienté mon engagement dans l’action sociale. Lorsque j’étais enfant, nous avons été accueillis, avec mon frère, ma sœur et ma mère chez un oncle. Suite au divorce de mes parents, nous n’avions plus de domicile. J’ai une grande reconnaissance pour cet oncle qui était célibataire et qui s’est laissé bousculer par trois jeunes enfants. La deuxième expérience dont je vous parlerai est le sentiment, la conviction d’un appel pour étudier la Bible et suspendre provisoirement mon métier d’institutrice. Cette période fut riche d’enseignement pour moi car j’ai dû réduire mon train de vie. Effectivement, j’avais trouvé un travail à mi-temps d’employé de maison et pendant l’autre mi-temps, j’étudiais la Bible. J’ai pris conscience de l’importance qu’on accorde aux gens en fonction de leur profession. Puis j’ai commencé à partager mon appartement avec une amie qui se trouvait en difficulté financière. La troisième expérience dont je veux vous parler est liée au désir que j’ai eu de partager plus mes compétences et de vivre plus simplement. J’ai alors pris un mi-temps dans l’enseignement, et l’autre mi-temps, j’étais bénévole en tant que directrice dans un centre de loisirs, puis éducatrice dans un centre d’hébergement. Ce temps a été important dans l’accompagnement des mamans qui n’avaient pas de logement et de certaines qui n’avaient pas d’emploi. |
R.E. : Dans notre société de consommation, où la réussite et la jouissance sont des valeurs sûres, avez-vous le sentiment que l’on donne dans l’éducation assez de place aux valeurs de solidarité, de respect et de service de l’autre ? Comment aller à contre-courant ? |
| D.V. : Je pense que, malgré tout, les enseignants en général ne défendent pas mal les valeurs de respect de l’autre, le respect des règles puisque, dans la vie en collectivité, on ne peut pas faire l’économie du civisme. Cependant, il est vrai que l’on peut constater qu’il y a moins de place dans la société actuelle pour la solidarité, pour le respect. C’est ce qui rend la vie plus difficile aux pauvres, aux étrangers, aux démunis, et c’est là où les chrétiens ont à manifester leur présence. |
R.E. : Selon votre expérience, comment peut-on vivre sa foi dans la vie de tous les jours, y compris dans le cadre professionnel, alors qu’on travaille avec des gens qui ne partagent pas notre foi, qu’on a une obligation de respect de la culture d’origine et de neutralité vis-à-vis d’usagers qui n’ont pas choisi d’avoir affaire à nous ? Je pense en particulier aux travailleurs sociaux, mais aussi aux personnel soignant, aux enseignants ? |
| D.V. : Vivre sa foi dans la vie de tous les jours est à la fois une exigence et un soutien. Il est vrai que le milieu enseignant et celui des éducateurs ne sont à priori pas favorables aux chrétiens, mais la laïcité ne doit pas être la négation d’une appartenance religieuse. Et les Dix commandements sont à la base d’une vie en société où l’on respecte les autres. Les droits de l’homme plongent leurs racines dans cet héritage judéo-chrétien. |
R.E. : Est-il néanmoins possible de partager, de faire passer des valeurs auxquelles nous croyons ? |
| D.V. : Partager, je ne sais pas, mais en tous cas, on ne peut pas laisser au porte-manteau les valeurs de l’Evangile. |
R.E. : Même dans un travail totalement laïc, respectueux des idées de chacun, pensez-vous que les chrétiens ont quelque chose de plus à apporter ? |
| D.V. : Les chrétiens sont constamment interpellés par le message du Christ, par exemple dans l’évangile de Matthieu 25:35-40. C’est le Christ qui parle : « Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, J’étais étranger et vous m’avez recueilli, nu et vous m’avez vêtu, j’étais malade et vous m’avez visité, j’étais en prison et vous êtes venu vers moi. » Et quand les disciples demandent quand ils ont fait cela, Jésus répond « Dans la mesure où vous avez fait cela à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait ». |
R.E. : L’ASEv réunit des chrétiens engagés dans l’Action sociale. Elle veut aussi encourager les chrétiens individuellement et les églises à vivre concrètement la dimension sociale de l’Evangile. Comment cela se passe-t-il dans l’église dont vous êtes membre ? |
| D.V. : Dans l’église que je fréquente, nous avons créé une association : APPEL (Association Protestante pour le Partage, l’Entraide et la Liaison). Grâce aux cotisations, aux dons et à quelques actions qui alimentent le fonds, nous pouvons participer à l’aide des personnes qui en font la demande. Nous accompagnons des personnes sur-endettées, ou en demande de logement. Cette action est encore modeste, mais elle est appelée à se développer. |
R.E. : L’Eglise d’aujourd’hui, avec un grand E, l’ensemble des chrétiens, vous semble-t-elle suffisamment engagée dans les professions sociales ou des actions sociales bénévoles auprès des plus démunis, de ceux qui souffrent ? |
| D.V. : Il me semble que non. L’église n’est pas assez engagée dans le social. Nous avons perdu, du moins en partie, l’enseignement souvent répété dans l’Ancien Testament concernant le souci du pauvre, de l’orphelin, de l’étranger. Cet enseignement est donné dans la loi et les prophètes le répètent. Jésus le reprend à son compte. Nous avons tendance à séparer le spirituel et le social. Pour ma part, je pense que c’est une erreur. On doit revenir à cette parole de base : « Aime ton prochain comme toi-même » et Jésus dit que c’est semblable à « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur » (Matthieu 22:37-40). Jésus ne dissocie pas le spirituel de l’humain. |
R.E. : Le travail social nous met en face de la souffrance, de l’injustice. Les métiers dans ce domaine sont particulièrement stressants. Est-ce que la foi, la participation à une vie communautaire d’église, peuvent être des facteurs de réconfort, de renouvellement, d’encouragement ? |
| D.V. : Il est vrai que la confrontation à la souffrance, à l’injustice, est difficile et éprouvante. Je pense qu’il est important de pouvoir partager en équipe les situations où l’on sent ses limites. La prière est une ressource importante, individuellement ou en église. L’espoir d’un fonctionnement nouveau, d’une vie nouvelle que le Christ appelle le royaume de Dieu, est une grande source d’espérance. |
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