interview de Lise Knipper

 
Depuis plusieurs années, Lise KNIPPER anime bénévolement le service Emploi de l’ASEv. Lors d’une émission réalisée pour Fréquence-Protestante, en région parisienne, elle a expliqué le fonctionnement de ce service et livré quelques réflexions.

Roger EYKERMAN : Lise, puisque nous allons parler d’emploi, je vous propose de commencer notre émission en lisant la paraboles dite des ouvriers, j’aurais envie de dire des chômeurs, dans Matthieu 20 :1-15 :

Car le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit dès le matin, afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Il convint avec eux d’un denier par jour, et il les envoya à sa vigne. Il sortit vers la troisième heure, et il en vit d’autres qui étaient sur la place sans rien faire. Il leur dit: Allez aussi à ma vigne, et je vous donnerai ce qui sera raisonnable. Et ils y allèrent.
Il sortit de nouveau vers la sixième heure et vers la neuvième, et il fit de même. Etant sorti vers la onzième heure, il en trouva d’autres qui étaient sur la place, et il leur dit: Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire ? Ils lui répondirent: C’est que personne ne nous a loués. Allez aussi à ma vigne, leur dit-il. Quand le soir fut venu, le maître de la vigne dit à son intendant: Appelle les ouvriers, et paie-leur le salaire, en allant des derniers aux premiers. Ceux de la onzième heure vinrent, et reçurent chacun un denier. Les premiers vinrent ensuite, croyant recevoir davantage; mais ils reçurent aussi chacun un denier. En le recevant, ils murmurèrent contre le maître de la maison, et dirent: Ces derniers n’ont travaillé qu’une heure, et tu les traites à l’égal de nous, qui avons supporté la fatigue du jour et la chaleur. Il répondit à l’un d’eux: Mon ami, je ne te fais pas tort; n’es-tu pas convenu avec moi d’un denier ? Prends ce qui te revient, et va-t’en. Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. Ne m’est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? Ou vois-tu de mauvais œil que je sois bon ?


Dieu serait-il injuste. Cette parabole est donnée pour illustrer ce qu’est le royaume de Dieu. Or, nous y voyons des ouvriers payés avec le même salaire malgré des durées de travail très différentes. On est loin du slogan de programme électoral du printemps dernier : travailler plus pour gagner plus.

Bien sûr, ce texte a une portée spirituelle et montre qu’il n’est jamais trop tard pour découvrir la grâce de Dieu, pour entrer dans son service, que la rétribution de Dieu ne dépend aucunement de nos mérites, mais de Sa grâce, de son amour manifesté en Jésus-Christ. Pour entrer dans le royaume de Dieu, mieux vaut tard que jamais. Nous ne savons pas de quoi demain sera fait et peut-être est-ce pour l’un ou l’autre d’entre nous déjà la onzième heure, ou la dernière ?

Mais ce texte, comme beaucoup d’autres paraboles, s’appuie sur des réalités bien connues des contemporains de Jésus. Il concerne le monde du travail. Il me semble qu’il a aussi une portée sociale et il m’inspire trois réflexions :

La première, c’est que le travail est un droit pour tous. Le salaire, au moins en ce qui concerne un minimum vital, n’est pas une récompense, mais ce qui garantit la possibilité de vivre dans la société, de se loger, de se nourrir, de s’habiller. Ceux qui ont été chômeurs pendant la plus grande partie de la journée n’avaient pas choisi de l’être et reçoivent autant que ceux qui ont travaillé depuis le matin. Peu importe la durée effective du travail, ils reçoivent une journée de salaire, ce dont ils ont besoin pour vivre.

Ma deuxième réflexion, c’est qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Ces chômeurs subissent involontairement leur situation. Les journées sont longues quand on cherche du travail. Depuis le matin, et peut-être était-ce déjà le cas les jours précédents, ils attendaient vainement d’être employés. Il y a de quoi être découragé. Mais ce qu’ils entendent en premier, ce n’est pas une offre d’emploi, C’est le reproche de leur oisiveté « Pourquoi vous tenez-vous ici toute la journée sans rien faire ? ». N’avons-nous pas trop facilement tendance à voir dans un chômeur un paresseux plus qu’une victime ?

Ma troisième réflexion porte sur les ouvriers. La solidarité a ses limites. Les ouvriers ne se plaignent pas d’injustice lorsqu’ils voient que ceux qui ont été embauchés à divers moments de la journée ont la même paie que les ouvriers de la onzième heure. Mais ceux qui ont été embauchés dès le matin réagissent. Là, il y a de l’abus. Quand nous prétendons être justes, le sommes-nous vraiment ? Nos opinions sur les gens ou les situations reposent-elles sur des critères objectifs, ou sur des a priori, ou encore sur nos états d’âme.

On pourrait pousser davantage l’analyse de ce texte, mais il me semble essentiel d’en retenir à la fois le respect de la personne qui ne dépend pas de sa rentabilité sociale, la véritable justice du patron qui tient ses engagements, qui considère davantage les besoins que les mérites.
R.E. : Lise, vous êtes engagée bénévolement à l’ASEv. Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est cette association, quels sont ses buts ?
Lise KNIPPER : ASEv, c’est Action Sociale et Evangile.
Cette association propose des services, très diversifiés les uns des autres qui permettent tous de préserver ou de développer une action sociale fondée sur les valeurs de l’Evangile. Ces services pourraient être classés selon quatre axes : promouvoir, développer, former, encourager :
• Promotion des métiers du social et de l’humanitaire, par le biais de forums, de rassemblements de jeunes. Nous avons mis sur pied un livret des métiers qui donne un aperçu bref, mais complet des métiers du secteur social ou médico-social. Nous avons aussi des émissions de radio, un site Internet avec plusieurs rubriques somme le service Emploi dont je m’occupe actuellement.
• Nous voulons aussi développer la diaconie en visitant les églises pour les encourager à mettre en place des actions sociales.
• Nous faisons de la formation de bénévoles en partenariat avec FORMASEv. Nous proposons aussi des cours en instituts bibliques et facultés de théologie.
• Pour l’encouragement, nous proposons des lieux de rencontre où des bénévoles et des professionnels peuvent se rencontrer, s’encourager mutuellement, partager leurs difficultés de travail ou des expériences enrichissantes. Pour l’instant, ces rencontres existent en Ile-de-France et à Marseille. C’est peu, mais notre but est de pouvoir en susciter d’autres. Nous proposons aussi des congrès nationaux (le prochain étant programmé pour février 2008), des journées associatives. Enfin, nous publions régulièrement des articles dans IDEA.

Nous voulons encore développer tous ces services déjà existants. Cela demande du temps, surtout pour des bénévoles qui sont déjà fortement investis ailleurs

R.E. : Il faut rappeler que l’ASEv avait mis en place dès ses débuts le dispositif de formation FORMASEv, agréé au titre de la formation continue. C’était en quelque sorte l’élément « rentable » financièrement de l’association. Ce dispositif est maintenant géré par le Fédération de l’Entraide Protestante, et l’ASEv a gardé l’aspect militant des actions que vous avez décrites.
Vous-même, vous êtes impliquée dans un service Emploi qu’on appelait autrefois JOBASEv. De quoi s’agit-il ?
L.K. : Ce service Emploi fait partie de notre site. Nous proposons des postes en France ou à l’étranger à des personnes en recherche d’emploi ou désireuses de changer d’activité. Nous proposons aussi des CV à des établissements qui recherchent des candidats pour des postes à pourvoir. En fait, les établissements ne se manifestent que rarement. D’une manière générale, ils n’ont, semble-t-il, pas le réflexe ou ne prennent pas, ou tout simplement n’ont pas le temps de lire les CV des demandeurs d’emploi. En outre, ils savent bien que leurs offres figurent sur le site et que je les contacte dès qu’il y a une opportunité.
Ce sont donc les personnes en recherche d’emploi qui me contactent essentiellement. Depuis le début en 2003, on a eu environ 200 offres d’emploi pour 130 CV.
R.E. : Comment fonctionne ce service ?
L.K. : C’est simple. Les établissements m’envoient par e-mail l’annonce du poste à pourvoir. Je le mets en ligne sur le site sans indiquer leurs coordonnées. C’est anonyme et j’expliquerai plus tard pourquoi. Je fais de même pour les CV des candidats. Chaque annonce est répertoriée sous une référence.
Lorsqu’un demandeur d’emploi est intéressé par une annonce, il m’en indique la référence, m’envoie par e-mail son CV et sa lettre de motivation. Je transmets ensuite à l’établissement concerné. Bien évidemment, avant de l’envoyer, je m’assure que le CV correspond bien au profil du poste, ce qui est généralement le cas.
L’anonymat permet de filtrer les demandes et pour les établissements de les préserver.
Ce n’est que si l’annonce est urgente que j’y mentionne les coordonnées de l’établissement pour que les choses aillent plus vite.
En dehors de cela, on me contacte aussi pour des informations, pour connaître des cordonnées d’établissements dans un domaine particulier ou une région précise.
Mon rôle est de mettre en relation des candidats intéressés par un poste avec un ou plusieurs établissements.

R.E. : Est-ce qu’on pourrait dire que c’est une sorte d’ANPE du social évangélique ?
L.K. : D’une certaine manière, oui, mais je n’ai pas fait de formation dans ce domaine.
R.E. : Est-ce que ce service fonctionne seulement pour des emplois dans le champ de l’action sociale ?
L.K. : Oui, d’une façon générale, mais on a aussi des offres pour l’animation, l’humanitaire. On a des postes d’agents de service, de cuisinier jusqu’à gardien de centre. C’est très diversifié, mais on garde une dominante d’emplois dans le champ de l’action sociale.
R.E. : On sait que l’engagement dans l’action sociale est parfois une réponse à une préoccupation personnelle. Les gens qui vous contactent le font-ils uniquement pour trouver un emploi ? Où expriment-ils en même temps leur détresse, un besoin de se confier, d’être écoutés ?
L.K. : Personne ne m’appelle par téléphone. Je travaille à mon domicile où je n’ai qu’une ligne privée C’est uniquement par le site et les échanges se font tous par e-mail, sauf quand pour gagner du temps, j’utilise le téléphone pour contacter un candidat, mais c’est très rare. Plus fréquemment, j’appelle des établissements pour des précisions, ce qui rend le travail plus agréable et plus vivant.
A terme, il serait souhaitable que je puisse disposer d’une ligne pour l’ASEv car travailler sans téléphone est difficile.
Pour répondre à la deuxième partie de la question, je n’ai pas affaire à des gens en détresse ou qui ont besoin de se confier, mais à l’ASEv, on a un projet de mettre en place une assistance téléphonique, justement pour répondre au besoin de cette population. J’ai vraiment à cœur de pouvoir apporter à ces gens une réponse à leur problème et pouvoir être disponible pour eux.
R.E. : Beaucoup de chrétiens veulent faire du social, être utiles à leur prochain, mais ne sont pas toujours assez formés pour cela ? Y a-t-il adéquation entre les formations des demandeurs d’emploi et les offres que vous pouvez leur proposer ?
L.K. : Les CV me semblent toujours correspondre aux postes demandés et les demandeurs ont une formation en rapport à leur recherche. Par ailleurs ce n’est vraiment qu’en entretien, la personne étant présente, qu’on peut évaluer ses capacités, le sérieux de sa formation, peser sa motivation, sans oublier bien sûr sa personnalité, son éventuelle capacité à s’adapter au poste proposé. Cet examen n’est pas de mon ressort. Les établissements seraient plus à même de répondre à cette question.
Je profite de cette émission pour rappeler à nos auditeurs que nous proposons, en partenariat avec la Fédération de l’Entraide Protestante des formations pour le travail en milieu social. Ce sont des formations qui touchent la protection de l’enfance et de l’adolescence, le handicap, les personnes âgées. On a aussi des formations spécifiques pour des bénévoles d’une association ou des formations transversales touchant le management, l’aide au projet d’établissement.
R.E. : Le site internet et le courrier électronique sont aujourd’hui les moyens de contact les plus utilisés ? Quel est le délai de réactivité du service Emploi ? Combien de temps faut-il pour qu’une annonce soit en ligne, pour avoir des propositions de réponses à des demandes ou à des offres ?
L.K. : Il n’y a pas plus rapide que le courrier électronique puisqu’il suffit s’ouvrir sa boîte.
Dès que je reçois le courrier ou la demande, que ce soit pour la mise en ligne d’une annonce ou d’un CV, je le fais le jour même, voire le lendemain ou dans la semaine selon mes disponibilités. Pour ce qui est d’apporter des éléments de réponse, je n’ai pas toujours le temps de faire la recherche sur le moment, mais je les en informe tout de suite. Pour ce qui est du temps de réponse suite à une proposition de candidature, cela peut prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois de la part des établissements.
R.E. : Avez-vous parfois des retours, des demandeurs d’emploi ou des employeurs qui expriment leur satisfaction après avoir trouvé grâce à vous ce qu’ils cherchaient ?
L.K. : Beaucoup de gens me remercient pour un renseignement donné, pour la rapidité avec laquelle je leur réponds, ou même simplement pour le fait d’être écouté, pris en main. Des établissements m’ont exprimé leur satisfaction pour leur avoir trouvé des candidats à un poste à pourvoir, des candidats avec d’excellents CV, ou pour avoir simplement pu les aider à trouver quelqu’un. Des candidats retenus m’ont aussi exprimé leur satisfaction.
Cela fait vraiment plaisir, C’est très encourageant et on vraiment besoin de cela.
Il arrive aussi que ni l’établissement, ni le candidat ne m’en avertisse. On rencontre vraiment tous les cas de figure.
R.E. : Que faudrait-il pour que le service soit encore plus performant et plus utilisé ?
L.K. : On aimerait avoir une base de données de tous les établissements chrétiens, pour connaître potentiellement tous ceux qui désirent recruter (on ne les a pas tous actuellement), mettre à disposition un moteur de recherche sur le site pour une meilleure efficacité, de façon à augmenter le champ des demandeurs et des recruteurs.
R.E. : J’ai évoqué en début d’émission votre engagement bénévole à l’ASEV. Comment en êtes-vous arrivée à cette forme particulière de service, à la fois un outil à la disposition des chrétiens et précisément dans le champ de l’action sociale ?
L.K. : En fait, c’est mon mari qui participe à l’ASEv depuis une quinzaine d’années. Il y a eu création du site en 2003 et il m’a demandé de m’occuper du service emploi. Sur le coup, j’étais plutôt hésitante car je manquais de connaissance en informatique et je pensais que cela allait faire blocage, mais j’avais aussi un désir d’aider. Aujourd’hui, cela fait déjà 4 ans que je suis bénévole pour ce service. C’est un travail qui demanderait un temps plein pour être plus performant et plus efficace, mais je suis engagée par ailleurs dans d’autres formes de bénévolat.
Travailler dans le champ de l’action sociale me donne beaucoup de satisfactions parce que je participe d’une certaine manière à l’ensemble du milieu associatif. Je me sens utile de manière concrète et pour des besoins concrets.
R.E. : De la place que vous occupez, du service que vous faites fonctionner, quel message aimeriez vous transmettre aux chrétiens qui nous écoutent aujourd'hui ?
L.K. : Je vis concrètement le bénévolat avec ses bons et ses mauvais côtés. Le bénévolat, c’est un engagement volontaire. Personne ne vous contraint à un résultat. Pour dynamiser ce volontariat, je pense qu’il est bon de rencontrer d’autres membres de l’association dans laquelle je travaille pour échanger, partager un contact positif, un résultat réjouissant, une expérience enrichissante. C’est vraiment nécessaire.
On peut aussi être confronté à un manque d’entrain, ou tout simplement au découragement.
Je peux en témoigner. Au début de mon travail, je restais un peu dans mon coin, je ne voyais personne et j’avais du mal à m’investir dans ce service.
Les associations manquent cruellement de bénévoles et de moyens financiers pour pouvoir fonctionner au mieux de leurs capacités et donc atteindre leurs objectifs.
Alors j’encourage vraiment les personnes qui nous écoutent à se remettre en question et, pourquoi pas, si elles ont du temps à donner, à le donner dans une association.
Pour moi, s’engager, c’est aussi une manière de donner un élan à l’association, d’encourager les autres bénévoles qui sont déjà en place. C’est être utile pour une bonne cause, celle de découvrir son prochain, ses besoins, ses attentes, et quelque part, c’est apprendre à l’aimer.