L’action sociale chrétienne en France aujourd’hui

 
Du 4 au 6 mai 2007 s’est tenu à Parigné-l’Evèque (Sarthe) le 4ème Forum de l’engagement social du chrétien. Jérôme AUBERT, ancien secrétaire général de l’ASEv et responsable du secteur « Conseil & Formation » de la Fédération de l’Entraide Protestante, a dressé un état des lieux de l’action sociale chrétienne en France aujourd’hui. Il implique les œuvres et les églises et c’est avec intérêt que nous partageons ses réflexions.
Vous avez cheminé tout au long de votre rencontre avec cette question : que fait l’Eglise pour les enfants des rues, les ados, les personnes toxicomanes, pour les étrangers, les prostituées, pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer…, pour ceux que la société délaisse ? D’emblée, cela réfère l’action sociale chrétienne à l’Eglise.
L’histoire de l’action sociale, médico-sociale et sanitaire est intimement liée à l’Eglise. Bon nombre d’œuvres d’aujourd’hui sont nées dans l’Eglise avec cette compréhension de la responsabilité sociale d’une Eglise servante, cette volonté de mettre en pleine cohérence Parole et actes. Mon expérience de cinq années à l’Action Sociale Evangélique (devenue « Action sociale et Evangile ») et désormais responsable du secteur conseil et formation de la FEP, m’amène à une autre question d’ordre général sur le paysage de l’action sociale chrétienne en France :

L’Eglise reconnaît-elle ses œuvres ? Et réciproquement, les œuvres reconnaissent-elles l’Eglise qui les a vues naître ? Je pose cette question comme une invitation à la réflexion.

Ce que je peux dire en tout cas, c’est qu’il y a parfois rupture, incompréhension, distance et que nous assistons aujourd’hui à une profonde interrogation de la part des œuvres protestantes et évangéliques sur leur identité en même temps qu’à une réelle dynamique de « refondation » autour de cette identité. Il me semble qu’il y a là un enjeu majeur pour les œuvres en même temps que des leçons à retenir et c’est avec cette question de l’identité des œuvres que je vous propose de cheminer maintenant.

Je parlerai essentiellement de l’action sociale dite professionnalisée, moins de la diaconie dans l’Eglise. J’en profite d’ailleurs pour dire qu’il me semble qu’une Eglise dont l’action diaconale se déploierait dans son environnement sans se soucier préalablement et prioritairement des besoins des frères et sœurs de la communauté manquerait une dimension essentielle de son être même. On se souvient de ce que disait Paul aux Galates (6v10) : « Pendant que nous en avons l’occasion, pratiquons le bien envers tous et surtout envers les frères dans la foi ».

Même si le législateur a prévu une distinction entre le cultuel (1905) et le culturel (1901), Diaconie et Parole sont intimement liées et fondent l’être même de l’Eglise. Là où est la diaconie, là apparaît le visage de l’Eglise, y compris là où une action sociale est menée par une personne au nom de l’Evangile dans une institution laïque.

La diaconie, j’entends par là toute action sociale référée à l’Evangile, institutionnalisée ou non, est un lieu d’Eglise, même si elle ne prétend pas en occuper toutes les fonctions. A l’occasion d’un colloque théologique organisé à Montpellier, les acteurs de la diaconie ont été accueillis par un pasteur avec un : « Bienvenue dans l’Eglise » ! Un participant a alors répondu : « Mais, ne sommes-nous pas l’Eglise ? »

Mais j’en reviens à la question de l’identité des œuvres : la question se pose-t-elle aujourd’hui pour bon nombre d’entre elles ? Et pourquoi la question se pose-t-elle aujourd’hui avec tant d’acuité ?

Essentiellement parce qu’elle a toujours été considérée comme un acquis et qu’elle est pourtant toujours à conquérir. Et puis, il y a aujourd’hui comme une mise en péril de cette identité, avec les bouleversements comme l’instrumentalisation des associations qu’a amené le très fort mouvement de professionnalisation, avec notamment l’apport des financements publics doublé d’une interprétation timide du principe de laïcité.

Quelles sont, rapidement, les conséquences de cette professionnalisation :
« Un effet grisant » pour reprendre les termes du Directeur Général de la Fondation de l’Armée du Salut. Grisé par cette opportunité du changement d’image, de stratégie, de management… une opportunité tendue par l’extérieur d’émancipation sur l’église.
On a cru, je dis bien, on a cru, que pour se mettre au diapason de la laïcité et obtenir quelques chances d’être écouté et crédible qu’il fallait vider les institutions de toute référence religieuse. On a dilué les discours, les écrits et finalement le projet en un humanisme mou, sans véritable contour.
Des recrutements de professionnels effectivement qualifiés, formés, mais sans référence à des projets associatifs clairs qui permettaient aux candidats potentiels de se positionner, notamment pour les cadres. Il est difficile pour eux de se situer dans ces conditions comme acteurs d’un projet associatif. J’insiste lourdement sur l’importance que revêt le projet associatif qui a cette première vocation de dire notre identité. C’est un document de référence autant interne qu’externe.
Par ailleurs, je rappelle que dans la prochaine décennie, un quart des effectifs de la branche seront à renouveler, dont 50% chez les cadres ! La question du recrutement de personnel qualifié et en capacité de faire l’identité des œuvres est capitale, notamment pour les postes de cadres. Ne compter que sur les bénévoles des Conseils d’Administration est peine perdue. Il y urgence à se rassembler pour promouvoir, dans nos églises, les métiers du social et du médico-social.
Je m’arrêterai un peu plus longtemps sur le point suivant : Je n’ai pas peur de le dire, la lente et sournoise « déshumanisation » (même si le terme est un peu fort) des institutions, la « fonctionnarisation ». Le discours ambiant, c’est que professionnalisme et engagement personnel se conjuguent mal, que la distance entre le professionnel et l’usager est de rigueur.
Et nous voyons dans le secteur tant de valeurs affichées, tant d’idées prônées sur le respect de la dignité, la reconnaissance de l’autre comme unique, en capacité de devenir acteur de sa vie et de ses choix, capable de désir et de projet… qui s’avèrent être plus des déclarations d’intention que des valeurs actives à l’intérieur des institutions, au bénéfice des accueillis comme des professionnels et bénévoles.
C’est là un autre enjeu de l’action sociale d’identité chrétienne : aussi qualifiés pouvons-nous l’être, notre identité en Christ nous amène à reconnaître notre dépendance et notre propre pauvreté. Cette pauvreté doit nous amener à créer avec celui qui est dans le besoin une juste proximité concrète qui nous aide à l’accueillir comme un frère ou une sœur en humanité.
Oui, c’est cela : Retrouver le sens véritable de la fraternité dans nos œuvres, au-delà de leurs pesanteurs institutionnelles et sans négliger les richesses des savoirs et des techniques laïcs. La vocation de l’œuvre doit bien faire d’elle un lieu d’espérance et de fraternité.
Qu’il y ait tension entre l’identité chrétienne et les contraintes législatives et réglementaires, c’est normal. Ce qui l’est moins, c’est lorsque la gestion l’emporte sur le projet ou lorsque la gestion devient le seul projet.
Nous sommes attendus là, nous chrétiens. Qui d’autres en effet peuvent prendre en compte le besoin de sens, les besoins spirituels qui tendent à s’exprimer chez les plus souffrants ?
Certains nous diront : c’est de l’ordre de la sphère privée et cela ne nous concerne pas. Mais dans quelle sphère nous convoquent celles et ceux qui sont accueillis durablement dans des Maisons d’enfants, en CHRS, en MAS, en maison de retraite, si ce n’est dans leur sphère privée ? Je crois, et encore une fois, c’est un constat d’ordre général que je fais dans notre secteur, que l’institution souffre de la non-rencontre.
Isabelle GRELLIER dit qu’il y a là un encouragement réel pour les chrétiens engagés à ne pas mettre sous le boisseau les convictions qui fondent leur espérance, à considérer l’autre dans la totalité de son être : corps, âme, esprit, et la totalité de ses besoins : corporels, psychiques, affectifs et spirituels.
La fameuse loi du 2 janvier 2002 nous rappelle l’importance de placer le bénéficiaire au centre des dispositifs qui le concernent. Dire que « l’usager » (quel vilain mot !) est au centre de l’institution traduit une certaine idée de la personne humaine : une compréhension chrétienne de la dignité humaine, de celui dont on veut se faire prochain. Peut-elle ici apporter un éclairage décisif ? Notre contribution peut-elle déjouer l’aspect incantatoire ou de bonne conscience d’une telle déclaration ? Je ne dis pas là non plus que l’identité chrétienne est un critère de qualité supérieure.
Et enfin, cinquième effet de la professionnalisation que je veux citer : des liens distendus voire rompus avec les églises et notamment celles qui avaient vu naître les diaconies, et qui aujourd’hui ne les reconnaissent plus.
Et les associations s’y perdent…
Elles sont en tension, déformées entre leur héritage, ce qui les relie à leur histoire, et ce qu’elles ont concédé au présent et à la modernité.
Certains pensent que lorsque les associations ont bien grossi, se sont bien « empâtées », qu’il vaut mieux les céder à l’Etat ou aux collectivités, car elles ne peuvent plus assumer et faire vivre leur identité et leur rôle prophétique, étant trop institutionnalisées …

Certaines, la plupart, se refondent aujourd’hui sur leur identité. C’est par exemple le cas de la Fondation de l’Armée du Salut et de ses 1800 salariés que nous accompagnons depuis deux ans. J’ai vu aussi des associations qui, dans leur cheminement, se sont démarquées définitivement et avec violence de leur identité, tant il y avait collusion, confusion entre le spirituel et le technique. Un peu comme si la violence devenait le seul moyen de se défaire de l’emprise d’une relation fusionnelle, confusionnelle.

D’autres ne concèdent rien : à titre d’exemple, une association avait inscrit la conversion dans la procédure d’admission et instauré une période probatoire à l’issue de laquelle le résident qui ne s’était pas converti ne pouvait rester. Inutile de vous dire que lorsqu’on cherche un toit, une table, un sevrage et que de surcroît on est psychiquement en souffrance on est prêt à accepter tous les termes d’un règlement, y compris la conversion. Lorsque la DDASS a demandé le rectifier le tir, l’association n’a rien voulu concéder. Résultat : fermeture administrative. Et je me souviens d’articles évangéliques qui présentaient cette association comme une victime de ces méchantes autorités de contrôle. Je pourrais multiplier les exemples.

La distinction entre le spirituel et le technique est bonne, nécessaire, et peut être même féconde. Pour envisager une relation, un lien, il faut être deux ; deux personnes ou entités, deux différents. Alors, on peut parler de rencontre, de lien, de dialogue, d’heureuses différences, etc.

Je crois qu’à trop vouloir séparer la dimension technique de la dimension spirituelle, certaines de nos œuvres protestantes oublient qu’elles peuvent se conjuguer. Et encore une fois, si la distinction entre les deux est heureuse, la rupture est dangereuse.
Il est, à mon avis, important que la question qui suit celle de l’identité chrétienne soit : « Comment les deux mondes de l’affirmation laïque et de la foi chrétienne peuvent-ils se rejoindre dans l’action diaconale ? » Quels sont les espaces possibles de la rencontre ? Il ne peut pas subsister, dans un contexte où nous sommes attendus, une église du témoignage, une église de service, « une église au centre, une diaconie à la marge » pour reprendre les termes de JF ZORN, une église « pastorat », une diaconie « patronat »…

Si j’ai évoqué les risques de la professionnalisation, il me faut dire et redire avec la même insistance que la professionnalisation n’est pas un mal nécessaire. Elle est aujourd’hui incontournable et c’est une opportunité. Il n’y a aucune dissonance, aucune incompatibilité entre professionnalisme et foi, technique et spirituel, éthique de conviction et éthique de responsabilité. Entre respect de la liberté de conscience et de pensée, et le témoignage d’un évangile qui libère et fait de nous des êtres debout, à condition que chaque chose soit à sa place. Une œuvre n’est pas une église, même si elle peut en être l’expression. Les lois de 1905 et de 1901 sont distinctes et obéissent à des règles particulières.

L’inverse du professionnalisme ce n’est pas le bénévolat. Ce n’est pas l’engagement personnel. C’est l’incompétence, l’inefficacité, l’inefficience, la non-écoute de son environnement. C’est finalement faire comme si on était seul.

Il y de la place pour un professionnalisme engagé, militant. Un professionnalisme de conviction Un engagement éclairé, mûri, réfléchi. Un engagement individuel placé dans un collectif et dans un environnement donné. Et il nous faut savoir autant nous séparer de la violence symbolique dont peut toujours être porteur l’acte de celui qui dit à l’autre : « je vais faire ton bien. Et je sais de quoi ton bien est fait » qu’opposer une force de résistance et de vigilance aux dérives possibles de la professionnalisation, qui, je le rappelle, est nécessaire.

Nous sommes dans un contexte où :
Les problématiques individuelles et collectives liées à la pauvreté, à la précarité, aux diverses souffrances sont complexes. Le traitement autant que la prévention exigent des compétences et une réflexion sérieuse sur le sens de notre engagement chrétien auprès de ces personnes ou de ces populations parce que, disait KANT : « Il n’y a pas pire tyrannie que de vouloir le bien de l’autre ».
L’environnement législatif et réglementaire lui aussi se complexifie. Il est de plus en plus difficile d’être en règle, conforme.
Le secteur social et médico-social est devenu concurrentiel et de plus en plus marchand.
Les équilibres budgétaires sont difficiles à tenir et les tentations sont grandes de prendre des décisions en fonction du potentiel rémunérateur d'une intervention.
Nous sommes de plus en plus observés, évalués, sujets au contrôle et à la critique facilement communicable au plus grand nombre.
Nous avons à nous ouvrir à de nouveaux partenariats, privés et publics et à nous exposer, à envisager des mutualisations. Nous avons à nous rendre visibles et lisibles, à prendre le risque d’être connus, mais en même temps à saisir l’opportunité d’être reconnus. Il s’agit aussi d’être et de rester en dialogue étroit avec tous ceux qui s’engagent au nom de l’homme sans avoir besoin de Dieu
Enfin, le terme de chrétien et de chrétien évangélique fait hérisser le poil de beaucoup.
Bref un contexte qui bouge, qui va vite, qui se complexifie, dans lequel la bonne volonté ne suffit pas ! J’insiste sur la nécessité de la formation.

II en va de l'identité chrétienne comme de l'identité en général, elle n'est jamais définitivement ni acquise ni conquise. Elle se développe et se transforme, elle est en mouvement. Notre identité n'est pas statique, elle est en constante mutation. Elle se construit par réajustements successifs, parfois marqués par des crises qui nous font grandir. Elle est souple mais solide, stable, comme une colonne vertébrale.

C’est particulièrement vrai pour nos œuvres. Combien en ai-je vu menacées, repliées sur elles-mêmes, coupées de leur environnement faute d’avoir revisité leur vision, campées, crispées qu’elles étaient autour d’un fondateur. Il nous faut savoir élargir les cordages de nos tentes !

Spécificité ou identité ?

Beaucoup d’associations que j’accompagne avaient fait le choix périlleux, pour travailler sur leur identité, de tenter de définir ce qui leur était spécifique. Qu’est-ce qui fait la différence ? Ou encore qu’est-ce qu’on a de plus ? Ou pire, en quoi devrions-nous être meilleurs ? C’est le meilleur moyen de faire de l’exigence évangélique une loi étouffante ! Pour reprendre les termes d’André DUMAS, dans « Croire et douter » : « La spécificité court le risque d’être un malentendu, vue du dehors, et un fardeau obscur, vue du dedans ». Il est important de ne pas se donner une identité qui ne saurait être qu’une loi, mais d’accepter de la recevoir comme une promesse et une vocation qui conduit à une tâche, à une action.

« Dis-moi ce que tu fais et comment tu le fais, et je te dirai qui tu es et quelles sont tes valeurs. »

Je ne voudrais pas paraître provoquant mais une action sociale n’a rien en elle-même de spécifiquement chrétien. Ce qui est spécifique, c’est son arrière-plan. C’est ce qui la fonde et qui va l’éclairer d’une façon particulière. C’est la parole qui nous nourrit, qui fait notre engagement social, diaconal, plus que celle que nous prononçons.

Il y a pour autant des références chrétiennes dans lesquelles notre action est ancrée : la Bible, le message du Christ, sa prédication. Il y a un fondement biblique à notre engagement. Il y a une histoire de nos œuvres : chaque œuvre a une histoire, une date de fondation, la marque d’un personnage, etc. Enfin, derrière nos œuvres, il y a une communauté d’hommes et de femmes qui sont liés au protestantisme, voire même engagés dans une église : un ancrage ecclésial.

Il est légitime d’affirmer notre histoire, notre ancrage, nos références historiques et théologiques, notre rattachement ecclésial, notre attachement à une dimension spirituelle…
- Mieux dire qui nous sommes. Comment ? Par notre nom, par le projet associatif, nos outils de communication…
- Le dire au personnel d’une part, aux partenaires, au public qui est accueilli ou qui est au bénéfice de nos actions.
- Le dire de manière explicite ! Sans forcément d’ailleurs le rabâcher ! Nous n’avons rien à cacher !
C’est même une question d’honnêteté et d’intégrité avec soi-même et avec les autres. C’est parce que nous disons qui nous sommes, avec nos convictions et nos doutes, que nous disons à l’autre qu’il nous intéresse tel qu’il est.

Clarifier la question de notre identité chrétienne, ce n’est pas nécessairement verser dans l’introspection, au risque de nous satelliser, nous et nos œuvres autour de nos nombrils. C’est plutôt un premier pas nécessaire pour comprendre, non seulement ce que nous sommes au sein de la société actuelle, mais encore la mission que nous sommes appelés à y accomplir. Nous sommes convoqués par une société en besoin de sens pour montrer un christianisme au visage humain et faire entendre une voix, une parole, (« une parole désarmée » disait RICŒUR) au milieu de celles qui s’expriment, parfois en totale opposition. C’est donc la confrontation que nous devons admettre. La confrontation n’est pas affrontement. C’est peut-être cela être un acteur chrétien de la laïcité.

Toute conviction mérite d’être mise à l’épreuve de la critique pour désamorcer cette composante de violence ou d’intolérance que génère toute conviction forte, fermée à toute remise en question, mais il nous faut aussi nous ressaisir, au travers et au-delà de la critique, des noyaux de convictions. La critique nous aide à retrouver quelque chose qui résiste, qui est de l’ordre d’une conviction, d’une affirmation ou peut-être d’une indignation, d’une colère, d’un refus, d’une protestation… ce saint mécontentement qui nous met en mouvement.

Protestation pour l’homme, pour lequel la conviction chrétienne est qu’il est créé et aimé par Dieu. Protestation contre tout ce qui défigure l’image de Dieu en lui. Il s’agit là de refuser tout ce qui porte atteinte à la dignité des personnes et qui les empêche de vivre pleinement : la pauvreté, la précarité et l’exclusion sous toutes leurs formes, le mépris, mais aussi l’égoïsme. Cela, nous le refusons au nom de notre conception chrétienne de l’humain, image de Dieu, au nom de l’espérance qui est ouverte pour chacun.
Protestation pour la société, à placer en espérance sous l’horizon du royaume de justice et de Paix que Dieu veut pour nous, contre tout ce qui occulte ou dénature cet horizon.
Protestation pour Dieu : tous nos actes de protestation pour l’homme, et pour la justice, sont donc aussi des façons de protester pour Dieu. Et cette forme de protestation prend une pertinence toute particulière dans une société où la parole est dévalorisée parce que tant de personnes disent et font le contraire de ce qu’elles disent, une société sécularisée qui ne croit plus en une parole d’autorité qui s’est imposée pendant des siècles, mais qui est prête à accueillir une parole portée par une pratique juste, dans des institutions justes.

Je crois avec Robert MOLLET que la l’action sociale souffre de sa modestie. Et pourtant, notre pauvreté, l’humilité dont nous devons faire preuve, ne doivent pas nous conduire au repli, à la timidité maladive. Quand elle prend la parole, l’expérience vécue est première, mais elle devrait pouvoir, à l’aune de la richesse de son expérience, oser fournir une analyse contextuelle articulée avec la narration évangélique.

Le défi pour la diaconie est de savoir vivre une identité clairement référée à l’Évangile qui ne s’enferme dans aucune chapelle religieuse Il est de savoir toujours rouvrir la question du sens sans prétendre enfermer les gens dans nos réponses. Que notre identité chrétienne puisse constituer, non une barrière, mais une possibilité de rencontre avec tous ceux qui sont en recherche de sens, en recherche de Dieu.

Cela passe aussi, je crois, par un va-et-vient permanent entre nos églises et nos lieux d’action sociale. L’enjeu est que les institutions diaconales et ceux qui y agissent puissent se ressourcer en réentendant le message de fraternité et d’espérance dont l’Evangile est porteur. Et réciproquement, il est que les paroisses soient ramenées à celui qui est au cœur de l’Evangile, ce Dieu d’humilité et de faiblesse assumées auxquels les personnes en difficulté nous renvoient fortement. Rappelant que l’action sociale chrétienne ne signifie pas d’abord désigner la pauvreté chez l’autre, mais se reconnaître soi-même comme un pauvre. L’église est ce lieu de ressourcement des acteurs de l’action sociale, mais c’est aussi un espace d’enseignement (peu utilisé dans ce sens) de la diaconie, un lieu duquel des frères et sœurs peuvent se lever et devenir les bénévoles et les professionnels de demain.

Je conclus enfin rapidement par trois points :

A nous de faire connaître et reconnaître tangiblement par des actes qui renseignent notre identité, mais à l’intérieur d’un cadre réglementaire, ce lien de filiation entre l’amour du prochain, valeur d’entre les valeurs, et les valeurs sociales déclinées dans un certain nombre de déclarations, à commencer par la « Déclaration des droits de l’homme ». Cet homme qui n’en fini plus d’avoir des droits et dont notre République et l’humanisme ne disent plus grand chose. Si la diaconie, l’action sociale chrétienne institutionnalisée, veut rester un visage de l’église, elle ne peut ignorer la dimension spirituelle des personnes accueillies.

« Vous êtes le sel de la terre ».
Christ n’a pas dit « Vous serez le sel de la terre si vous étiez ceci ou cela », ou encore « Vous êtes le sel de la terre si vous faites ceci ou cela ». Non ! Vous êtes ! Comme s’il voulait nous dire, soyez pleinement ce que vous êtes. Votre identité, je vous la donne, revêtez-la !

Je veux vous laisser un passage, un verset, pour vous, pour celles et ceux qui vous sont proches dans vos associations :
« Mais sanctifiez dans vos cœurs Christ le Seigneur, étant toujours prêts à rendre compte, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison de l'espérance qui est en vous ». (1 Pierre 3v15)