Le défi de la faim ! |
| |
| Il y a quelques semaines, les pasteurs Nicole et Alain Deheuvels ont animé le service protestant sur France-Culture. Dans un contexte de crise alimentaire mondiale, c'est une réflexion utile que nous voulons partager avec vous. |
Nous allons lire un passage dans l’Évangile de Jean. Les hommes et les femmes de la foule viennent d’être nourris en abondance de pain et de poissons par les disciples, mais ils ne sont pas rassasiés… Ils ont trop de questions, trop de doutes, trop de souffrances. Ils sentent aussi l’inutilité, le vide de leur vie. Ils cherchent Dieu pour répondre à une faim plus profonde, plus existentielle. Alors ils suivent Jésus et ils l’interrogent : "Que devons-nous faire pour travailler aux œuvres voulues par Dieu ?" Jésus leur répond : "L'œuvre que Dieu attend de vous, c'est que vous croyiez en celui qu'il a envoyé." Ils lui disent : "Quel signe miraculeux peux-tu nous faire voir pour que nous te croyions ? Quelle œuvre vas-tu accomplir ? Nos ancêtres ont mangé la manne dans le désert, comme le dit l'Écriture : Il leur a donné à manger du pain venu du ciel." Jésus leur répond : "Oui, je vous le déclare, c'est la vérité : ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain du ciel, mais c'est mon Père qui vous donne le vrai pain du ciel. Car le pain que Dieu donne, c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde." Ils lui dirent alors : "Maître, donne-nous toujours de ce pain-là." Jésus leur déclare : "Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim et celui qui croit en moi n'aura jamais soif." (Jean 6:28-35) |
| Suivre la foule à la rencontre de Jésus est une chose. Accepter de croire, de lui faire confiance, de recevoir son regard sur notre vie en est une autre. "Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim et celui qui croit en moi n'aura jamais soif." Ces paroles nous font penser à la Sainte Cène, à l’eucharistie : manger le pain et boire le vin symbolisent ici à la fois un mouvement vers le Christ et un lien de confiance du cœur, une communion dans la présence du Seigneur. Mais une question importante se pose : comment la foule aurait-elle pu vivre cette rencontre en ressentant physiquement la faim et la soif ? N’était-il pas nécessaire pour Jésus et les disciples de se préoccuper d’abord de nourrir la foule, comme ils l’ont fait, avant de leur parler de la profondeur de l’amour de Dieu ? |
| Aujourd’hui, des hommes, des femmes, des enfants ont faim. Je ne parle pas de manière spirituelle, mais des graves pénuries alimentaires mondiales. Les informations quotidiennes nous montrent des situations dramatiques. Comment est-ce possible alors que l’homme maîtrise la technique, peut voyager dans l’espace, aller sur la lune, envoyer des sondes sur Mars ? |
| La faim semble être un problème de tout temps. Le peuple hébreu l’a aussi connue. Vers 1 700 ans avant le Christ, la tribu de Joseph était allée trouver refuge en Égypte pour échapper à la famine. Ces Hébreux, au fil des siècles, se sont fait exploiter par les dirigeants égyptiens. Ils se sont retrouvés dans un état proche de l’esclavage. Grâce à l’intervention de Moïse et d’Aaron, environ 1250 ans avant le Christ, les voici enfin libres. Mais quelle liberté ?... Le peuple hébreu se retrouve errant dans le désert à la recherche d’un lieu où s’établir. Il faut apprendre à survivre dans une région hostile, alors que le manque de nourriture devient criant. Voici un étonnant récit que nous trouvons dans le livre de l’Exode au chapitre 16 : 2-17 Dans le désert, les Israélites se mirent à protester contre Moïse et Aaron. Ils disaient : "Si seulement le Seigneur nous avait fait mourir en Égypte, quand nous nous réunissions autour des marmites de viande et que nous avions assez à manger ! Mais vous nous avez conduits dans ce désert pour nous y laisser tous mourir de faim !"Le Seigneur dit à Moïse : "Du haut du ciel, je vais faire pleuvoir du pain sur vous. Chaque jour les gens iront ramasser leur ration de la journée. Je vous mettrai ainsi à l'épreuve pour savoir si vous obéissez ou non à mes ordres. Le sixième jour, quand vous préparerez ce que vous aurez ramassé, vous en trouverez le double des autres jours." Moïse et Aaron dirent à tous les Israélites : "Ce soir, le Seigneur vous donnera de la viande à manger, car il vous a entendus protester contre lui ; vous saurez alors que c'est lui qui vous a fait sortir d'Égypte. Et demain matin, quand il vous donnera du pain en suffisance, vous verrez sa gloire. Quant à nous, nous ne sommes même pas dignes que vous protestiez contre nous. Et si vous le faites, en réalité, c'est le Seigneur que vous attaquez." En effet, le soir, des cailles arrivèrent et se posèrent sur tout le camp ; et le matin, tout autour du camp, il y avait une couche de rosée. Lorsque la rosée s'évapora, quelque chose de granuleux, fin comme du givre, restait par terre. Les Israélites le virent, mais ne savaient pas ce que c'était, et ils se demandèrent les uns aux autres : "Qu'est-ce que c'est ?" Moïse leur répondit : " C'est le pain que le Seigneur vous donne à manger. Et voici ce que le Seigneur a ordonné : Que chacun en ramasse la ration qui lui est nécessaire ; vous en ramasserez environ quatre litres par personne, d'après le nombre de personnes vivant sous la même tente." Les Israélites agirent ainsi ; ils en ramassèrent, les uns beaucoup, les autres peu. Mais lorsqu'ils en mesurèrent la quantité, ceux qui en avaient beaucoup n'en avaient pas trop, et ceux qui en avaient peu n'en manquaient pas. Chacun en avait la ration nécessaire. Quand les Hébreux découvrent cette substance inconnue, ils se demandent : "Qu’est-ce que cela ?" (Man hou ? en hébreu). Leur questionnement donnera le nom à la Manne. Qu’est-ce que cette substance ? Elle ressemblait, dit le récit, à des graines de coriandre ; elle était blanche et avait un goût de gâteau au miel. Tous les matins, sauf le jour du Sabbat, les Hébreux la ramassaient en fonction de leur besoin. Ils la broyaient, la pilaient, la cuisaient pour en faire des galettes. Moïse avait demandé que soit conservée dans l’arche de l’Alliance un peu de manne pour pouvoir montrer à leurs descendants cette nourriture providentielle. On trouve, dans le désert du Sinaï, une sécrétion blanche, produite par de petits insectes piquant l'écorce d’une variante de tamaris et qui, une fois durcie, tombe au sol. Elle est utilisée par les Bédouins qui s'en servent comme substitut du sucre ou du miel, lui donnant, encore de nos jours, le nom de "man". On trouve aussi un lichen associé à un champignon qui donne une substance comestible le lecanora esculenta, mais la manne du récit a des vertus différentes. Nous n’en connaissons plus d’équivalent aujourd’hui. |
| Le mois de juillet nous permet de contempler les grands champs de blé ondulant sous le vent. Image de cette manne moderne où le travail de l’homme rejoint le don de la création. Elle rappelle la prodigalité extraordinaire de la nature. Comme l'affirme un dicton juif : "La providence quotidienne de Dieu est plus extraordinaire que tous les miracles". Elle devrait engendrer un esprit d’humilité reconnaissante, un vrai sens du partage… Autrefois, ce blé donnait un pain précieux partagé par la famille dans la reconnaissance. Il est, aujourd’hui, consommé dans l’indifférence d’une restauration rapide; des bouts de pain à peine entamé sont chaque jour jetés en très grande quantité. Peut-être que demain, le rapport à la nourriture pourrait changer ? La FAO, l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, annonce qu’en 2007, 854 millions de personnes ont souffert de la faim. Une personne sur 6 ne mange pas à sa faim. Sur 10 victimes, 7 sont des femmes et des fillettes. Le peuple a faim. La faim provoque la colère et la révolte. Nous en connaissons la triste réalité pour les pays en voie de développement avec l’envolée des prix des denrées de première nécessité : blé, maïs, riz... Spéculation, désorganisation des filières de production, les raisons sont nombreuses. Elles aboutissent à une situation de plus en plus critique pour de nombreuses populations. Des émeutes de la faim, parfois violentes, ont éclaté ces derniers mois à travers le monde entier : cinq morts et 200 blessés récemment à Haïti, plus de 40 morts au Cameroun ! Ni la pauvreté ni l'inégalité n'ont décru au cours des dernières décennies, bien au contraire. En 1960, l'écart entre les 20% les plus riches de la population mondiale et les 20% les plus pauvres était de 30 pour 1. En 1997, il était de 74 pour 1. Cet écart a donc plus que doublé en près de 40 ans, et il continue de s’accroître. Pour la seule période 1994-1998, les 200 personnes les plus riches du monde ont doublé leur capital net, qui dépasse aujourd'hui 1000 milliards de dollars. En revanche, dans d'immenses parties du monde, la pauvreté ne cesse de s'étendre. Cette crise alimentaire touche tous les pays, mais elle plonge dans un état de survie les populations des régions les plus pauvres du monde. Dans la consternation, nous pouvons nous poser la question : comment en est-on arrivé là ? |
| 1250 ans avant le Christ, un peuple en colère cherche des coupables. Il se retourne contre ses dirigeants : Moïse et Aaron. Inutile de rappeler que les gouvernants ont permis la libération glorieuse de l’esclavage d’Égypte. La faim fait oublier la reconnaissance d’un bienfait passé, pire elle fait même regretter au peuple sa situation du temps de l’esclavage. Certes, il y avait la souffrance, l’humiliation, mais on ne sentait pas la faim. Les temps ont-ils changé ? Ne recherchons-nous pas aussi des coupables ? La Chine a un meilleur niveau de vie et consomme plus de viande, donc plus de céréales pour l’élevage… Les Américains ont pris une énorme quantité de maïs pour en faire du carburant; de plus ils gaspillent et jettent dans la poubelle un incroyable pourcentage de leurs produits alimentaires… C’est aussi la faute des spéculateurs boursiers… L’ONU, l’OMC, les gouvernants n’ont pas su anticiper et prévoir… Les coupables sont nombreux et les choses doivent changer à leur niveau de responsabilité de façon urgente et radicale. Mais n’est-ce pas aussi une occasion de retrouver à notre niveau individuel le sens de la solidarité ? de changer notre rapport à la consommation ? Et puis, pourquoi ne pas parrainer un enfant à Madagascar, au Cameroun et permettre par cet échange le soutien financier d’une structure qui nourrit et forme des jeunes pour l’avenir ? Pourquoi ne pas participer à un projet de développement agricole, qui permettra de nourrir une population pendant des années ? |
| Que fait Dieu quand le peuple souffre et crie sa colère ? Dans ce récit de l’Exode, Dieu considère la colère du peuple contre ses dirigeants, comme une plainte qui lui est adressée à Lui. Il a soutenu pas à pas la libération de cet esclavage et Il veut continuer à répondre à l’attente du peuple. Dieu prend fait et cause pour l’homme. Il refuse de se retirer de l’histoire humaine et intervient dans ses préoccupations… Quand Dieu donne, il donne toujours en abondance : avec Moïse, la manne était répandue en quantité sur le sol; à Cana, il y a eu trop de vin; lorsque Jésus a nourri la foule, il y a eu trop de pain et de poissons. Il en va de même pour le pardon de Dieu, son amour, sa force, sa joie. L’été nous montre la richesse de production de la nature. Dieu donne plus que le nécessaire ! À l’homme de trouver la solution pour que ceux qui en ont beaucoup n’en aient pas trop et que ceux qui en ont peu n’en manquent pas. Les solutions ont des noms : mode de vie, partage, solidarité. On peut en trouver d’autres… Il n’est pas nécessaire d’être un grand théologien pour connaître l’amour et le bon sens de Dieu. Comme le dit ce prix Nobel de la Paix qui nous a quittés il y a 40 ans, le pasteur Martin Luther King : "Vous aussi, il vous faut le connaître, connaître son nom. Et savoir l'appeler par son nom. Vous ne connaissez peut-être pas la philosophie… Hegel ou Spinoza, Platon ou Aristote… Mais si vous le connaissez, vous allez pouvoir en parler en poètes. Vous commencerez à comprendre que nos frères et nos sœurs du passé avaient raison. Parce qu'ils le connaissaient comme un rocher au milieu d'une contrée déserte. Comme un refuge au temps de la famine. Comme la source d'eau quand je suis assoiffé. Comme mon pain au sein de la disette. Et alors, même si vous ne pouvez pas dire cela, vous allez parfois avoir à dire: il est tout pour moi. Il est ma sœur, il est mon frère, il est ma mère, il est mon père. Si vous croyez cela, si vous le savez, vous n'aurez plus jamais à marcher dans les ténèbres." |
| Dans certaines paroisses rurales, se conserve une belle tradition : le culte des moissons. Il a lieu en fin d’été et permet de décorer magnifiquement le temple avec une belle variété de produits. Il manifeste une reconnaissance profonde à Dieu pour les produits de la terre Cette célébration est l’occasion de dire merci à Dieu pour la vie et pour tout ce qui la constitue dans sa richesse, dans sa diversité, mais aussi dans sa fragilité. Ce culte est un temps particulier d’offrandes qui s’ouvre vers l’Église et vers les autres… Vivre ce temps de reconnaissance donne un autre goût au pain. Un pain partagé n’est-il pas plus savoureux ? Voici une image africaine qui parle de la prière et de la manne : Une personne qui a prié doit être prête à se baisser jusqu’au sol pour recueillir la manne que Dieu lui donne en réponse à sa prière. La réponse de Dieu, en effet, ne nous épargne pas l’effort et se pencher vers le sol manifeste aussi notre humilité. Il faut ensuite placer la manne recueillie sur ses genoux, en signe de reconnaissance. Puis, Dieu donne la force de la porter sur la tête pour la ramener au village, afin d’aller la préparer pour la manger avec les autres… Des quatre opérations, dit Dieu, celle que j’aime le mieux, c’est la multiplication. L’addition, c’est très bien, mais ça ne va pas assez vite pour moi… C’est bon pour les comptables ! La soustraction, ce n’est pas mon genre… Quand il faut ôter, enlever, retrancher, soustraire, j’ai mal partout ! C’est plutôt l’affaire du percepteur… Quant à la division, je passe mon temps à en réparer les dommages. Voilà des siècles et des siècles que j’essaie d’apprendre aux hommes de ne plus faire de divisions ! Ce sont de fameux diviseurs, des diviseurs infatigables, incorrigibles… Ils se servent même de mon nom pour diviser ! Mais la multiplication, ça, c’est ma spécialité ! Je ne me sens bien que dans la multiplication, je suis imbattable dans ce genre d’opération ! Je suis Le multiplicateur, et je multiplie tout, la vie, la joie et le pardon. Et si l’homme, qui fait toujours le malin, multiplie le mal par dix, moi, je multiplie le pardon par mille ! (Jean Lemonnier) Pasteurs Nicole et Alain Deheuvels |
|
|