Le travailleur social et l'Eglise locale

 
Dans l’Eglise locale, le travailleur social devrait à la fois recevoir et donner, mais, malheureusement, ce n’est pas toujours le cas. Les opinions à l’égard de l’Eglise vont de l’attachement inconditionnel (“ Si je n’avais pas l’Eglise, je ne tiendrais pas dans mon métier ! ”) à la déception assez complète (“ Mon Eglise ne comprend rien à ce que je fais, et ne m’apporte rien. ”). Avec une expérience personnelle à la fois du travail social et du ministère pastoral, et après quelques échanges avec des personnes toujours engagées dans le monde social, j’aimerais apporter une contribution à la réflexion sur la place du travailleur social dans l’Eglise.
Des besoins particuliers
Il me semble important que l’Eglise reconnaisse que le travailleur social a des besoins particuliers, du fait des pressions et des exigences relationnelles de son métier. Il a peut-être envie de fuir le monde et de limiter le nombre de réunions en dehors du travail, mais en même temps il a besoin du soutien, de la prière et de la communion de l’Eglise locale. Il serait utile qu’il en parle avec les responsables de l’Eglise afin d'éviter des malentendus, des frustrations et des déceptions de part et d’autre.
Devant faire face à des choix et des décisions difficiles (signer pour un avortement… informer une femme battue de la procédure de divorce… etc.), le travailleur social a besoin de vis-à-vis, qu’il trouve le plus souvent chez ses collègues. En tant que disciple de Jésus, il est bon, cependant, qu'il soit aussi à l’écoute de son Seigneur et de ses frères, et un accompagnateur spirituel pourrait lui rendre de grands services, même si c’est encore loin d’être rentré dans les habitudes. Si le travailleur social a l’occasion de poser des questions en petit groupe, comme dans une rencontre régionale de l’ASEV, par exemple, cela peut aussi être très intéressant, mais cela ne remplace pas complètement l’accompagnement spirituel.

“ Je ne reçois rien des cultes et études bibliques. ” On entend assez souvent ce refrain dans la bouche de chrétiens ayant reçu une formation supérieure, et malheureusement c'est le reflet d’une certaine réalité. Mais savons-nous articuler nos besoins (comme nos clients sont censés le faire !) ? Avons-nous pris le temps, lors d'une visite, d'un entretien ou d'un repas, de lui parler de ce que nous faisons et des difficultés rencontrées ? Il se trouve que notre pasteur ignore tout de notre vécu et qu'il est loin d'imaginer le défi que cela représente pour notre foi. Avons-nous pensé à l'inviter à nous rendre une visite amicale (laïcité oblige !) dans notre service, ou à déjeuner avec nous et nos collègues ?
Les responsables d’Eglise ne peuvent pas cumuler tous les rôles. Ils ont besoin du concours de tous les autres membres. Les travailleurs sociaux pourraient être comparés aux yeux et aux oreilles du corps, et s’ils ne communiquent pas ce qu’ils voient et entendent, l'Eglise ne saura pas bien se diriger.

En outre, nos responsables d’Eglise ont besoin d'un peu de “ formation continue ” afin de rester à la hauteur de leurs responsabilités pastorales, et nous disposons de compétences et de savoirs qui peuvent leur faire défaut. Qui serait mieux placé que nous pour leur apporter des compléments à leur formation ? Tout dépend de la manière, bien sûr… cela dépendra de notre capacité de construire des relations d’écoute mutuelle, de confiance et de collaboration. (Les travailleurs sociaux, comme tous les “ spécialistes ” ne manquent-ils pas parfois d’humilité à l’égard des autres métiers ?)
Une contribution unique
La contribution du travailleur social à la vie de l'Eglise n’est-elle pas de mettre ses dons au service de l'Eglise, et d’informer et éclairer l'opinion, le service et l'action sociale des chrétiens ?

Un premier apport du travailleur social est de sensibiliser l’Eglise à l'importance du social. N’y aurait-il qu’une seule solution aux malheurs du monde : la prédication de l'Evangile ? N’y aurait-il qu’un seul domaine important : le spirituel. ? Tout le reste ne serait-il que secondaire ? Un brave chrétien tenait ce genre de discours un jour devant un pasteur, car il ne comprenait pas l'engagement social de ce dernier…
“ Dites-moi, frère : où habitez-vous ? ” demanda le pasteur.
“ Je me suis fait construire une villa dans un quartier résidentiel de Chantilly. ”
“ Et pourquoi avez-vous choisi ce quartier-là ? ”
“ C'est un quartier très agréable et calme. Nous ne connaissons pas de problèmes d’insécurité, tout en étant proche des commerces du centre ville et de la gare. Les écoles ont des résultats excellents, et mes enfants s’y plaisent bien. ”
“ Si j'ai bien compris, conclut le pasteur, ce sont des critères sociaux qui ont déterminé votre choix. Si Jésus nous dit de faire aux autres ce que nous voudrions qu'ils nous fassent, ne devrions-nous pas souhaiter pour les autres ce que nous souhaitons pour nous-mêmes ? Si nous voulons de bonnes écoles pour nos enfants, ne devrions-nous pas nous soucier de la qualité de toutes les écoles ? ”

Le social est important pour tous, mais une question vitale se pose encore : Aurions-nous le temps de nous occuper de tout cela ? Ne serait-il pas trop tard pour intervenir dans ce monde perdu, car Jésus revient bientôt ? Ne serait-il pas trop tard pour creuser des puits dans le Sahel et de faire de la prévention de la lèpre aux Indes, car le monde va être détruit ? Dans le peu de temps qui nous resterait, sauvons des âmes ! C’est là un curieux écho du discours de certains chrétiens de Thessalonique, qui croyaient que le jour du Seigneur était déjà là ! Paul les exhorte à travailler paisiblement (2Th 2:3) et leur écrit de ne pas se lasser de faire le bien.
Un deuxième apport serait de définir la place du social dans la vie de l'Eglise. Quelle est la place de notre Eglise locale dans la société ? A-t-elle l'habitude de s'ingérer partout ? Vit-elle dans un petit microcosme, sur une voie de garage, loin du monde ? A-t-elle le réflexe d'une petite minorité persécutée ? Ou a-t-elle la volonté discrète d'apporter une transformation au quartier ?
Attention ! Pas de confusion ! Le travail social n'est ni la couverture laïque de l'évangéliste (n'ayant pas de valeur en soi, il serait seulement un prétexte ou un tremplin pour l'annonce de l'Evangile), ni le moyen d'évangéliser (attention à toute manipulation du pauvre !), mais c’est l'autre côté de la médaille de l'évangélisation (les deux ayant leur propre valeur et étant indépendantes, tout en appartenant l'un à l'autre). On les a justement comparés aux deux lames d’une paire de ciseaux ou aux deux ailes d’un oiseau, qui sont inséparables.
L'évangélisation vise l'extension de l'Eglise, alors que l'action sociale (de l'Eglise comme du travailleur social chrétien) vise plus loin. Elle n’est pas toujours “ rentable ”… mais Jésus aussi a fait l’expérience de ne voir revenir vers lui qu’une petite proportion de ceux à qui il est venu en aide (un seul lépreux sur dix ! Luc 17:12-19). En manifestant l’amour de Dieu et en établissant la justice, l’action sociale chrétienne vise l'extension du royaume de Dieu.
Un troisième apport serait d’aider l'Eglise à reconnaître ses responsabilités envers les pauvres. L'enseignement biblique est clair, mais il y a des écueils à éviter. Nous tombons souvent dans le piétisme, nous cachant les yeux devant la complexité des problèmes sociaux et nous concentrant sur la seule dimension de la relation verticale avec Dieu. Ou bien, nous tombons dans une sorte de naïveté, qui consiste à vouloir appliquer directement certains textes bibliques à la vie sociale d'aujourd'hui.
Que dit la Bible sur la pauvreté et les besoins sociaux ? Il n'y a pas dans l'Ancien Testament, comme dans l’imagination populaire, deux sortes de pauvre : “ le pauvre vertueux et le pauvre vicieux... en hébreu le pauvre l'est en argent et en esprit, c'est celui qui est humble ” (Marc Favez : L’accueil du pauvre selon les Ecritures, Dossier Semailles et Moisson no.3, p.16). “ Les pauvres sont des êtres à secourir et non à blâmer, plutôt victimes du péché que pécheurs ” (ibid. p.17). “ Les prophètes (de l'AT) s'élèvent constamment contre les injustices sociales, l'oppression du faible et la vanité des riches ” (ibid. p.30). “ La pauvreté...n'existe à long terme (en Israël) qu'à cause de l'injustice, de l'échec de la communauté et de la désobéissance à Dieu ” (ibid. p.35).

L'exemple et l'enseignement de Jésus et des apôtres nous montre qu'il est impossible pour le chrétien de “ se désintéresser du sort matériel de son prochain... se contenter d'une communion sur le plan spirituel et laisser (son frère en Christ) dans la misère... se contenter d'évangéliser celui qui est dans le malheur, sans chercher à lui venir en aide ” (ibid. p.57). Le Nouveau Testament nous appelle au service, au partage et à l'accueil, mais ce n'est là qu'un premier pas. Dieu nous a fait entrer dans son royaume éternel et l'action de ce royaume dans le monde est comparée du levain qui peu à peu fait lever toute la pâte.

Notre tâche de chrétiens, cependant, ne consiste pas seulement à porter secours aux blessés mais aussi à améliorer la sécurité et à travailler à la prévention. Nous pouvons éclairer l'Eglise au sujet de la distinction entre travail social et action sociale, entre l'accueil des pauvres et la lutte contre les pauvretés, entre les oeuvres de compassion et la promotion de la justice. Nous sommes appelés non seulement à soulager le besoins individuels mais aussi à éradiquer leurs causes, non seulement à aider les prisonniers mais aussi à réformer les prisons (réformer les prisons, oui... casser les prisons, non!).
Mais par quels moyens informer l'opinion de l'Eglise? Il se peut qu'on ne nous invite jamais à prendre la parole. Mais voici quelques pistes pour trouver le chemin des oreilles et des coeurs :
Notre Eglise a un “ babillard ”, ou un tableau d'annonces. Si les tableaux existants sont déjà pleins, on pourrait peut-être envisager d’en créer un nouveau. Mettons-y des dessins humoristiques sur des thèmes sociaux ou des paragraphes choisis de notre journal professionnel ou (pourquoi pas ?) de “ Pain et vie ”.
Notre Eglise a une bibliothèque. Prêtons- ou donnons-lui nos anciens numéros de “ Pain et vie ” et des livres sur des thèmes sociaux.
Nous sommes plusieurs membres de l'Eglise ayant un engagement actif dans la société. Proposons une rencontre mensuelle, de prière pour les personnes engagées dans le social, ou de réflexion autour d'un thème de société ou d'un chapitre de livre (p.ex. : "Ethique chrétienne et société" de Frédéric de Coninck, éditions Sator).
Notre pasteur est à la recherche de sujets motivants pour ses prédications et études. Proposons-lui de le rencontrer et de parler des difficultés que nous rencontrons dans notre travail, ou tenons-le informé par courrier électronique.
Un quatrième apport serait d’aider l'Eglise à aller vers les pauvres. Il se peut que nous ayons reçu une formation de bon niveau et accumulé des années d'expérience très riches dans le travail social, mais que nous ne soyons pas du tout disposés à faire du travail social pour l'Eglise dans notre temps libre ! Cela se comprend un peu... (Une réduction de notre temps de travail pourrait nous rendre plus disponibles, cependant…) Mais cette formation et cette expérience ne pourraient-elles pas être utilisées d'une autre manière, dans la formation et l'encadrement d’autres chrétiens (le diaconat) en vue d'améliorer l'accueil des pauvres dans l'Eglise et le service chrétien dans le monde?

Dieu équipe son Eglise pour le service, mais trop souvent les dons qu’il a distribués sont négligés. On ne les reconnaît pas, on ne sait pas les mettre en œuvre, on les laisse de côté. Quand on commence à penser à toutes les possibilités, les idées ne manquent pas ! Que les travailleurs sociaux puissent trouver pleinement leur place dans l’Eglise ! Que Dieu remettent un peu de pétrole dans nos lampes, afin qu’elles brillent bien fort jusqu’au retour de Jésus !

Cet article est basé sur une conférence donnée à “ Présence ”, une rencontre de l’ABEJ Picardie en avril 1996. Vous pouvez envoyer vos réactions à l’auteur André Pownall à ibn.pratique@ifrance.com