COMMENT CREER UNE OEUVRE SOCIALE?
DEFINIR LES OBJECTIFS
Quelqu'un est passé me voir dernièrement pour me vanter le
dernier livre qu'il avait lu. Sur quel élément fondamental
mon interlocuteur s'appuyait-il pour sa démonstration ? Ce livre
avait le mérite de poser les bonnes questions !
Pour répondre à la question qui m'est posée, j'aimerais
entamer ma réponse par une série de questions préliminaires
avant de parler d'une expérience vécue sur le terrain et sans
prétention aucune.
Vous êtes convaincu de l'utilité d'une oeuvre sociale. Passez
alors au paragraphe suivant ! Sinon, je vous propose de venir à une
autre question essentielle : créer une oeuvre : pourquoi ? La motivation
me paraît être le moteur essentiel de ce genre de travail dans
le contexte dans lequel nous vivons. Dans le domaine social lié à
une église, nous sommes " bourrés " de beaucoup
de complexes d'infériorité tant au niveau des bagages intellectuels
que du point de vue financier ! Réponses traditionnelles à
une idée de démarrage d'une oeuvre : " Je n'ai pas de
diplôme ! Je n'ai pas d'argent ! Il y a plein d'autres associations
qui font déjà ça ! Je n'ai pas le temps. L'évangélisation,
c'est plus urgent ! On va se faire happer tôt ou tard par les autres
services existants ! On n'a pas de salle ! S'il vous plaît, pas une
structure en plus, il y en a assez comme cela ! (sous-entendu : je n'aime
pas les assemblées générales) " et j'en passe
!
En partie, toutes ces réactions sont justes, mais en partie seulement
! Et je me dois donc de vous aider à poser la question suivante :
quels sont mes objectifs en démarrant une oeuvre ? Puisqu'ils peuvent
être divers, il me faut choisir le créneau dans lequel je veux
effectivement oeuvrer, quitte à les modifier en cours de route. Il
me semble important de déterminer les limites de ce travail, qu'elles
soient géographiques, ou spirituelles, ou autres. Elles m'aideront
à déterminer mes limites de collaboration : je ne vais pas
rechercher les mêmes partenaires si je veux soutenir les Philippines
dans le cadre d'un orphelinat que si je travaille parmi les handicapés
physiques de mon entourage ! Quel type de relation vais-je désirer
entretenir avec les autres associations et les services sociaux ? Si ma
pensée vogue vers la rivalité (moi, je sais faire ; eux, ils
ne comprennent rien aux problèmes humains), je ne vais pas réagir
de la même manière que si je décide de me lancer dans
quelque chose d'original, un créneau non utilisé et ainsi,
profiter du savoir des autres, voire même de leur collaboration. Il
semble nécessaire de poser un fondement clair dès le départ
en sachant que nos idées pourront être reprises : nous n'avons
pas de copyright !
COMMENT
FAIRE ?
Maintenant que vous savez pourquoi vous désirez démarrer une
oeuvre (objectifs à long terme, limites de l'action), vous venez
de déterminer en même temps des objectifs à court terme,
vos types de partenariats possibles et impossibles, et du même coup,
vos besoins effectifs.
Attention ! J'ai failli l'oublier. Dans la génération du "
tout, tout de suite ", il est urgent d'apprendre que les répercussions
que vous attendez de votre travail social ne se verront pas demain matin.
Il faut du temps pour se faire connaître, reconnaître
plus exactement. Il faut des années pour voir les fruits de ce travail
et il faut aussi une certaine capacité pour endosser des déceptions.
Sait-on encore dire merci aujourd'hui ? Alors que les mots de reproches
sont souvent à votre porte.
Après avoir posé le fondement avec quelques frères
et soeurs, vous devez affronter les réalités du terrain.
Un petit " dossier de presse " sera le bienvenu, ce genre
de dossier qui explique vos objectifs et les moyens dont vous disposez,
ceux auxquels vous aspirez ! N'oubliez pas de parler de l'originalité
du projet et de ses spécificités. Dites quelle est "
votre couleur " dès le départ.
Démarrez une association loi 1901 (association culturelle)
- hormis dans une partie de la France où de légères
différences subsistent, telles en Moselle et en Alsace (sauf erreur
de ma part). Quatre personnes suffisent pour qu'elle soit reconnue légalement
à la préfecture qui peut vous délivrer des statuts
types à aménager. Pour les premières assemblées
générales légales, il vous suffit d'une petite rencontre
sympathique dans un salon. N'oubliez pas de faire un compte rendu officiel
des votes et décisions prises ce jour-là (vous n'êtes
pas tenu de parler du type de boissons sirotées lors de la rencontre
!).
Donnez-vous un titre et un logo à couleur locale et significatif.
Le patois de Canaan n'est pas recommandable. Vous cherchez à être
reconnu, pas ridiculisé !
Quelles actions ? Bien des actions que vous faites naturellement
dans votre église sont à caractère social. Une mère
de famille qui prête des habits pour les enfants d'une autre famille,
n'est-ce pas là du social ? Un jeune qui organise un petit tournoi
de foot avec 3 équipes de 5 copains, n'est-ce pas là du social
? Un anglais, un brésilien est là et veut bien donner des
cours d'anglais ou d'espagnol, n'est-ce pas là une possibilité
de cours ou de soutien scolaire ?
Combien ça coûte ? Parlons foot, par exemple ! - puisque
les Français sont les meilleurs dans ce domaine, dit-on ! Il vous
faut un terrain assez grand. Beaucoup d'écoles en ont et le maire
est habilité à donner l'autorisation de l'utiliser. Il faut
faire connaître l'événement : quelques affiches sur
papier A4 tirées sur ordinateur suffisent, mais c'est le bouche à
oreille qui fonctionne bien. Il faut " la carotte " : une coupe
peut vous être donnée par le journal local voire même
quelques petits lots. Ne pas oublier... le ballon et le sifflet. De plus,
si le journal local vous a " sponsorisé ", un journaliste
viendra faire une photo et un article sur l'événement... Voilà,
c'est parti !
UN
EXEMPLE DE CREATION D'OEUVRE
L'Ation Sociale de l'Église Évangélique de Vandoeuvre
(ASEEV)
Voici ce que nous avons vécu dans notre coin :
Vandoeuvre, vous connaissez ? Il y a quarante ans, c'était une petite
ville d'un peu plus de 5.000 habitants. au Sud de Nancy, cette ville abritait
une usine de " noir fumée " avec une réputation
bien faite depuis des années. Puis, Vandoeuvre a vu surgir de terre
des immeubles. La petite ville d'origine est appelée aujourd'hui
" le vieux village " et nous sommes passés à près
de 40.000 habitants, population qui tente de descendre actuellement vers
les 33.000 !
L'église de Vandoeuvre a vu le jour en 1976. Comme toute église
qui se respecte, nous nous sommes lancés dans l'évangélisation.
Plusieurs points nous ont amenés à travailler dans le social.
Les besoins ?
Des personnes qui s'étaient
converties avaient des besoins sociaux : chômage, intégration
d'un étranger en France, famille monoparentale, famille en surendettement...
Notre désir de
toucher les jeunes en difficultés ; les animations sportives ont
été le lien avec eux.
La possibilité
de se faire connaître par les médias : jusque-là, le
journal refusait de parler de " la communauté évangélique
de Vandoeuvre ", mais n'a pas hésité à parler
du " Pasteur Longeron qui organisait des rencontres sportives... "
Pour avoir une aide des
services sociaux, il était plus facile de se faire accepter comme
président d'une association culturelle que comme pasteur ou président
d'une église !
La mise en place
Je me souviens (je dois vous dire que je dois être opportuniste !),
de cette affiche qui mentionnait : " Recherche personne désirant
créer une association pour gérer des salles sociales ".
Nous nous sommes retrouvés à quatre dans une salle inconnue.
Je suis devenu rapidement trésorier et nous avions quatre salles
à gérer. C'est par ce biais que nous avons pu disposer d'une
salle pour un club d'enfants, puis d'une deuxième salle à
part entière, avec un couloir en sous-sol et proche d'une école.
De plus, des membres de l'église étaient d'origine allemande
et anglaise. C'était en 1986. Nous avons déclaré une
association loi 1901 à la Préfecture avec comme nom : Action
Sociale de l'Église Évangélique de Vandoeuvre.
Nous tenions à ce titre pour bien montrer notre identité.
De plus, il fallait que les membres de cette association soient déjà
membres de l'église. Cours d'anglais, cours d'allemand, vestiaire
dans le couloir, animations sportives de temps à autre, etc. Coût
de tout cela ? Quelques affiches et l'inscription à la Préfecture
: quelques centaines de francs !
Cette association est devenue un point de repère dans l'église.
Si quelqu'un dans l'église a des difficultés financières,
d'autres se sentent concernés pour aider. Mais ces personnes peuvent
vouloir rester anonymes, ou préfèrent se faire connaître.
A elles de choisir en toute liberté. Il est devenu facile pour nous
d'avoir une certaine efficacité en précisant aux donateurs
que pour aider telle famille, nous allons directement donner le soutien
aux HLM ou EDF, pour la famille en question. De plus, grâce à
notre collaboration, nous pouvons avoir par les services sociaux d'autres
aides éventuelles.
Un exemple ? Une soeur seule avec deux enfants, déjà d'un
certain âge, se retrouve dans un grand appartement qu'elle a du mal
à financer pour plusieurs raisons : elle a des dettes derrière
elle, ses enfants se sont mis en concubinage et vont quitter le foyer, elle
va être licenciée ! Mais elle ne peut pas prétendre
avoir un appartement plus petit car elle n'a pas de garant ; elle doit refaire
son appartement. Ses dettes l'empêchent d'être soutenue par
les services sociaux. Nous avons donc pu intervenir en expliquant de notre
point de vue la situation, les raisons de son endettement, la recherche
d'une diminution de ses dépenses, etc. Et voilà notre soeur
dans un petit appartement quelques semaines après.
Nous n'avons pas grand chose en poche sauf la reconnaissance (dans le sens
d'être reconnu) ! Et cela nous est précieux aujourd'hui. Il
y a aussi l'innovation : notre soutien scolaire ne s'est fait jusque-là
qu'avec 4 ou 5 enfants, mais la particularité, c'est que nous avons
toujours voulu garder le contact direct avec les parents. Les autres associations
avaient plus d'enfants (20 par groupe) et se limitaient à ce temps
avec eux !
Et le vestiaire ? Les vêtements entrent et sortent ! Notre rôle
dans ce domaine ? Ouvrir la porte et veiller à la propreté
du local. Les femmes viennent, échangent, se servent, discutent et
nous posent des questions sur " l'église évangéliste
" comme ils disent !
Nous avons aussi une activité " vie pratique " qui est
un échange de savoir dans les domaines de la couture, de la cuisine,
du travail manuel. Quatre jeunes femmes de l'église participent avec
dix de l'extérieur. On y fait du " patchwork ", des boules
de Noël, des plats d'origine étrangère, etc. De temps
en temps, un objectif d'aide humanitaire est à la base, comme l'aide
aux dispensaires de Madagascar. On confectionne, on vend au marché
de Noël, et l'argent part en totalité pour ce soutien (6.000
F cette année).
Je regardais encore la semaine dernière le rapport financier d'une
association à caractère social de Vandoeuvre : 2.650.000 F.
Non, je ne me suis pas trompé avec les zéros ! Deux millions
six cent cinquante mille. Je tire donc une conclusion. Je ne suis pas là
pour rivaliser avec de telles associations : ce n'est pas mon objectif.
Mais notre association existe et elle a toutes les raisons d'exister. Elle
a son utilité dans la ville et dans l'église. Elle nous vaut
aussi la reconnaissance de notre église et elle est un témoignage
puissant de notre vraie vie chrétienne. Et même si ces grandes
associations et tous les services sociaux réglaient tous les problèmes
(ce qu'elles ne peuvent pas faire), nous avons le mérite de mettre
en pratique notre foi (" donne à celui qui a faim... ")
sans pour autant être pris pour des bonnes poires étant donné
notre collaboration avec ces services sociaux.